
Aubignosc 1851 : le village qui défia l'Empereur
Quand le tocsin de la Durance sonnait l'heure de la résistance républicaine face au coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte.
Le 2 décembre 1851, alors que Louis-Napoléon Bonaparte brise la Deuxième République par son coup d’État, le département des Basses-Alpes se lève massivement.
Au cœur de cette résistance, Aubignosc, petite commune rurale et agricole, prouve qu'elle n'est pas isolée politiquement. Ses habitants, informés par les réseaux militants et les instituteurs, s'apprêtent à vivre l'une des pages les plus héroïques de leur histoire.
Dans les Basses-Alpes, ce séisme politique réveille une conscience citoyenne profonde. Aubignosc, village rural et agricole, devient alors l'un des cœurs battants de la révolte. Sous l'impulsion de ses élites locales et de ses travailleurs de la terre, la commune s'engage dans une lutte qui marquera l'histoire de la Provence.
I. Le soulèvement : le tocsin de la liberté (3–5 décembre)
Dès que la nouvelle du coup d’État se propage dans les campagnes, la mobilisation s'organise avec une rapidité foudroyante.
L'information circule lors des rassemblements comme la foire de Mane.
À Aubignosc, le tocsin sonne, appelant les hommes à se rassembler sur la place du village ou près de l'église.
On décide de rejoindre les colonnes insurgées. Tandis que les hommes partent défendre la Constitution, ceux qui restent organisent le ravitaillement.
Les archives judiciaires révèlent l'ampleur du choc : 1 617 personnes sont poursuivies dans le département. Les fiches d'époque consignent les noms, professions et sanctions de ces citoyens d'Aubignosc et des environs.
II. Noël Pascal : l'enfant d'Aubignosc devenu chef de la Résistance
Une figure centrale émerge de ce village : Noël Pascal.
Son parcours, retracé par son gendre le Dr Verrier, est le symbole de l'engagement républicain de l'époque.
Originaire d’Aubignosc et fraîchement sorti de l’École normale, ce jeune instituteur est un républicain ardent.
Son énergie le porte à la tête du Comité central installé à Forcalquier. Il devient l'un des piliers de l'organisation des républicains fédérés dans la région.
Le 9 décembre 1851 marque la fin des espoirs. Les insurgés sont battus, mais Pascal refuse la soumission.
Traqué par les agents du nouveau régime, Noël Pascal entame une vie de proscrit. Il parvient à s'échapper et gagne Nice¹ (alors territoire des États Sardes). Il s'y lie d'amitié avec le célèbre comte Felice Orsini, figure du mouvement révolutionnaire européen.
À la mort de son épouse, il brave les "graves dangers" d'une arrestation et rentre secrètement en France pour chercher sa fille. Il réussit à regagner Nice par mer sur un "mauvais bateau de pêcheur".
Le temps finit par réhabiliter les vaincus de décembre. Après l'amnistie, Noël Pascal entame une seconde vie : il rentre définitivement en France, devient médecin et sert comme secrétaire général de la préfecture à Besançon pendant la guerre franco-allemande de 1870.
Il devient un collaborateur proche de Jules Ferry, figure de proue de la Troisième République. En témoignage de leur lien, Ferry lui offre une photographie dédicacée par ces mots : « En souvenir de nos bons combats ».
Noël Pascal s'éteint en 1889. Sa fille, sauvée au prix de son exil, épousera le Dr Verrier, qui présentera plus tard ces "détails inédits" au Congrès des Sociétés savantes à Marseille pour que l'histoire d'Aubignosc ne tombe pas dans l'oubli.
III. Les visages de la répression : la liste des habitants
Si Noël Pascal fut la figure de proue intellectuelle de la révolte, l'insurrection à Aubignosc fut avant tout un mouvement populaire porté par les hommes de la terre.
Le 5 décembre 1851, lorsque le tocsin résonne sur la place du village, ce sont des cultivateurs, des artisans et des pères de famille qui quittent leurs foyers pour défendre "la Belle" (la République).
Grâce aux archives judiciaires des commissions mixtes de 1852, nous pouvons nommer les neuf autres poursuivis d'Aubignosc, ceux qui n'ont pas fui mais ont subi la fureur du nouveau régime.
Les commissions mixtes² (justice + armée) prononcent plusieurs peines :
les plus graves : déportation en Algérie, bagne ou transportation
intermédiaires : prison, exil forcé
les plus fréquentes : surveillance administrative, assignation à résidence
1. François Briançon (40 ans), marié 3 enfants, cultivateur
Né à Aubignosc, domicilé à Beaudument.
Antécédents : condamné pour mutilation d'arbres ³
Décision de la commission : transporté en Algérie à Bou Tlélis, province : Oran
Motifs : a provoqué au départ par des menaces et des insultes. A mis un habitant en joue. Parti en armes pour Sisteron le 6 et pour Malijai le 9. Caractère grossier, violent, très dangereux (Copie du registre des décisions, SHD, 7 J 67).
Grâce accordée par le chef de l’État : surveillance le 12/08/1854
2. Joseph Depeyre (55 ans), marié 3 enfants, cultivateur et aubergiste
Né et domicilé à Aubignosc.
Antécédents : condamné pour jeu de hasard ⁴
Décision de la commission : "Algérie moins"(transportation avec une relative liberté de mouvement, mais obligation de résider dans un village de colonisation précis et de travailler la terre sous surveillance)
Motifs : affilié. A reçu les émissaires et tenu chez lui un conciliabule préparatoire. A marché en armes sur Sisteron. Exalté. (Copie du registre des décisions, SHD, 7 J 67)
Grâce accordée par les commissaires extraordinaires du gouvernement : surveillance le 16/04/1852
3. Hippolyte Gassend (24 ans), marié 1 enfant, propriétaire
Né à Aubignosc et domicilé à Peyruis.
Décision de la commission : "Algérie plus" (détention dans un camp fermé avec un régime disciplinaire sévère). Transporté en Algérie à Mascara, province : Oran
Motifs : président de la société secrète ⁵. S'est rendu en armes à Forcalquier. Membre du Comité de résistance. A signé des proclamations menaçantes (Copie du registre des décisions, SHD, 7 J 67).
Grâce accordée par le chef de l’État : surveillance le 29/09/1852
4. Sébastien Imbert (41 ans), garçon boulanger
Né à Aubignosc et domicilé à Marseille.
Décision de la commission : liberté.
5. Joseph Jullien dit Belan (33 ans), marié, fournier ⁶
Né à Aubignosc et domicilé à Volonne.
Antécédents : condamné à un an de prison pour violences (étant en service).
Décision de la commission : Bagne de Cayenne, embarqué le 29/05/1852
Motifs : a tiré des boites ⁶ pour donner le signal de l'insurrection. Est venu en armes à Sisteron. S'aboucha avec Férévoux. Fut chargé d'organiser des postes de sûreté à Volonne. Opinions exaltées (Copie du registre des décisions, SHD, 7 J 67).
Grâce accordée par le chef de l’État : expulsion le 12/08/1854. Internement hors des Basses-Alpes le 16/08/1855
6. Édouard Mauduech (30 ans), cultivateur
Né et domicilé à Aubignosc.
Décision de la commission : Algérie moins
Motifs : affilié. Chef de section. A excité à partir et fait publier l'ordre de départ. Est parti en armes pour Sisteron et les Mées. Très exalté. Ardent à la propagande. Chef en son quartier. (Copie du registre des décisions, SHD, 7 J 67)
Grâce accordée par les commissaires extraordinaires du gouvernement : surveillance le 16/04/1852
7. Frédéric Richaud (25 ans), marié 1 enfant, cultivateur
Né et domicilé à Aubignosc.
Décision de la commission : Algérie moins
Motifs : affilié. Chef. A excité à partir. S'est rendu en armes à Sisteron. Très exalté (Copie du registre des décisions, SHD, 7 J 67)
Grâce accordée par les commissaires extraordinaires du gouvernement : surveillance le 16/04/1852
8. Pierre Richaud, dit Blaise (28 ans), marié 1 enfant, fermier
Né et domicilé à Aubignosc.
Décision de la commission : surveillance
Motifs : affilié. A excité à partir. A pris les armes. A fait des révélations utiles qui lui ont valu de l'indulgence. Exalté. S'occupant de politique (Copie du registre des décisions, SHD, 7 J 67)
9. Joseph Mathieu Roubeau (35 ans), propriétaire
Né et domicilé à Aubignosc.
Décision de la commission : surveillance
Motifs : fondateur de la société secrète ⁵ (Copie du registre des décisions, SHD, 7 J 67)
La plupart des insurgés d'Aubignosc ont été frappés de la mention « Algérie moins », ce qui signifie qu'ils étaient considérés comme des suiveurs ou des « exaltés » qu'il fallait rééduquer par le travail agricole loin de leur Provence natale.
Ce que disent les interrogatoires (très révélateur)
Les archives montrent que les insurgés expliquent leurs actes : attachement à la République, refus du coup d’État, revendications économiques locales.
Dans les villages : accès aux terres, fiscalité, autonomie communale.
IV. Ce que nous pouvons retenir
L'insurrection d'Aubignosc illustre que la résistance au coup d'État de 1851 n'était pas seulement une affaire de politiciens parisiens, mais un véritable soulèvement rural.
Ces hommes, souvent de simples cultivateurs, étaient animés par une conscience politique aiguë et une solidarité villageoise sans faille. L'histoire de Noël Pascal et de ses compagnons d'infortune rappelle que la défense des valeurs républicaines a exigé des sacrifices personnels immenses — exil, bagne ou déportation — ancrant ainsi durablement l'idéal démocratique dans le sol provençal.

Notes
¹ À cette époque, Nice n'est pas encore française ; elle appartient au Royaume de Piémont-Sardaigne. Elle est un refuge naturel pour les proscrits républicains.
² Les commissions mixtes étaient des tribunaux d'exception composés d'un militaire, d'un magistrat et d'un préfet, créés pour juger rapidement les insurgés de 1851 sans véritable droit à la défense.
³ Sous la Seconde République (1848-1851), on a planté des "Arbres de la Liberté" dans presque tous les villages. Après le coup d'État, les partisans de l'ordre cherchaient à les abattre, tandis que les républicains pouvaient, à l'inverse, mutiler les arbres des propriétés de notables légitimistes ou bonapartistes en signe de défi. Pour François Briançon, la mutilation d'arbres était probablement le signe d'une résistance paysanne ancienne contre l'autorité, ce qui a fait de lui une cible prioritaire pour la déportation en Algérie lors de l'insurrection.
⁴ Au XIXe siècle, les autorités (particulièrement sous Napoléon III) voient d'un très mauvais œil les auberges et les cafés. Ce sont des lieux de brassage social où l'on boit, mais surtout où l'on discute politique. La loi interdisait les jeux de hasard (dés, cartes avec enjeux d'argent) dans les lieux publics sans autorisation. En condamnant Depeyre pour « jeu de hasard », la police cherchait souvent un prétexte légal pour surveiller ou fermer son établissement, suspecté d'être un foyer de propagande républicaine. Pour les commissions mixtes de 1852, mentionner cette condamnation sert à discréditer l'insurgé. Un homme qui organise des jeux de hasard est perçu comme un individu de « moralité douteuse », quelqu'un qui incite au désordre et à la ruine des familles.
⁵ Depuis 1848, le pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte avait progressivement restreint les libertés. Les clubs politiques étant interdits, les républicains (appelés les "Rouges" ou les "Démoc-Socs") ont dû se structurer dans l'ombre pour continuer à militer. À Aubignosc, comme dans beaucoup de villages des Basses-Alpes, ces sociétés prenaient souvent le nom de « Chambrée ». Officiellement, on s'y retrouvait pour lire le journal, jouer aux cartes ou boire un verre. Officieusement, on y préparait la défense de la République. L'objectif était clair : si le Président violait la Constitution (ce qu'il a fait le 2 décembre), la société secrète devait se transformer en armée de citoyens. Pour le nouveau régime impérial, la "société secrète" est le crime suprême car elle prouve la préméditation.
Roubeau, en tant que "fondateur", et Gassend, en tant que "président", sont vus comme les cerveaux qui ont "embrigadé" les cultivateurs d'Aubignosc. C'est la raison pour laquelle Gassend écope d'une peine lourde (« Algérie plus ») : le régime veut décapiter l'organisation en frappant ses chefs. Dans les Basses-Alpes, l'adhésion à ces sociétés était si massive qu'on a pu dire que le département était "une seule et immense société secrète".
⁶ Le fournier est celui qui tient ou gère le four banal (ou un four public/privé) du village. Le dossier mentionne qu'il a « tiré des boîtes ». Les boîtes étaient de petits mortiers en fonte utilisés lors des fêtes votives pour faire du bruit. En tant que fournier, habitué à manipuler le feu et souvent chargé de l'animation sonore des fêtes du village, il était l'homme désigné pour donner le signal de l'insurrection. Son autorité naturelle d'artisan respecté en faisait un cadre de terrain efficace.
📌 Sources
Cet article s’appuie sur les recherches de l'association Les Amarines d'Aubignosc.
Archives du Service Historique de la Défense (SHD), série 7 J 67 : Registres des décisions des commissions mixtes.
Travaux du Dr Verrier présentés au Congrès des Sociétés savantes de Provence, Marseille (31 juillet-2 août 1906). Pages 89-90. Édition 1907. Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2009-46477
Base de données des poursuivis de 1851 (Association 1851).
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