
Aubignosc : la guerre des rives
Quand la Durance et la Révolution redessinaient nos frontières
L’année 1789 marque la fin des privilèges seigneuriaux, mais elle ouvre une ère de bouleversements administratifs sans précédent.
Alors que les vieux domaines féodaux s’effacent, une nouvelle forme de « pouvoir » émerge : celle du chef-lieu de canton.
Dans cette chronique passionnante extraite de l’ouvrage de l’abbé Corriol (1876-1964), nous découvrons un Aubignosc au cœur d’un bras de fer acharné entre les deux rives de la Durance.
D’un côté, Château-Arnoux (brièvement renommée Roche-Arnoux) ; de l’autre, Volonne.
Au centre de ce conflit, un enjeu démocratique crucial : comment garantir le droit de vote des citoyens d'Aubignosc quand les crues de la rivière rendent tout passage impossible ?
Entre « alternatives de gloire et de déchéance », plongez dans cette archives pour comprendre comment les caprices de l’eau et les calculs des premiers préfets ont façonné le visage de notre territoire actuel.
1790 : la naissance d'un nouveau monde administratif
Au début de la période révolutionnaire, le département des Basses-Alpes fut appelé département du Nord de la Provence. Voici quelles furent, au début, les divisions administratives de notre pays :
« Du 1er mars 1790, d'après le décret de l'Assemblée nationale... Nous soussignés députés des sénéchaussées de Digne, Forcalquier, Sisteron, Castellane et Barcelonnette... avons procédé ainsi qu'il suit à la composition des cinq districts et à leur division en cantons... »
Le district de Sisteron (8 cantons initiaux)
Dans cette première mouture, Aubignosc est un pilier du canton de la rive droite :
Sisteron : chef-lieu de district et canton.
Château-Arnoux : chef-lieu avec Peipin, Aubignosc, Châteauneuf-val-St-Donat, Piousin, Montfort, Consonoves.
Volonne : avec St-Symphorien, Sourribes, Salignac, l'Escale, Vilhosc, Entrepierres, Beaudiment.
Noyers, La Mothe, Claret, Misons et Saint-Geniez-de-Dromont.
La "Guerre des Rives" : Château-Arnoux vs Volonne
L'histoire de notre secteur est marquée par une lutte d'influence entre les deux chefs-lieux, séparés par les caprices de la Durance.
La chute et la résistance (1790-1791)
Le 10 décembre 1790, un décret supprime le canton de Château-Arnoux. Aubignosc et ses voisins sont rattachés de force à Volonne. La municipalité proteste vigoureusement :
« Une dépense de 800 livres arrêterait-elle MM. du département... ? La nature elle-même semble avoir formé ce pays pour être canton ! »
Le miracle de l'An IV (1795)
Le 22 octobre 1795, Château-Arnoux (rebaptisé un temps Roche-Arnoux) regagne son titre de chef-lieu. L'argument choc est précisément la situation des habitants d'Aubignosc :
« Considérant que le droit de voter est un des plus précieux... que la suppression du canton de Château-Arnoux expose cette commune et celles qui formaient l'arrondissement... à ne pas exercer ce droit, par rapport au débordement de la Durance. »
Focus : Aubignosc, un village au cœur des luttes de rive
Au sein de ce tourment administratif, le village d’Aubignosc (parfois orthographié le Bignosc dans les registres anciens) occupe une place stratégique fondamentale dans le récit de l'abbé Corriol¹.
1. Un pilier de la Rive Droite
Dès 1790, Aubignosc est ancré dans le giron de Château-Arnoux. Pour notre village, le chef-lieu naturel est alors sur la même rive, évitant ainsi les dangers de la rivière.
2. Le passage forcé (1790-1795)
Lors du rattachement d'autorité à Volonne, Aubignosc subit une rupture géographique majeure. En janvier 1791, le village se joint à la contestation : pour voter, les habitants d'Aubignosc doivent risquer la traversée de la Durance, alors "interceptée par les crues".
3. Aubignosc comme argument de souveraineté
C'est la situation d'Aubignosc qui permet à Château-Arnoux de reconquérir son titre en 1795. Le village devient le symbole de la "rive droite révoltée". L'acte de rétablissement du canton vise explicitement à protéger les droits civiques des citoyens d'Aubignosc contre les "entraves indissolubles" de la rivière.
4. Le paradoxe de 1797
Le 14 février 1797, le ton change. L'administration centrale menace d'envoyer la force armée pour calmer les tensions entre Château-Arnoux et Volonne. On ironise alors sur la "facilité des communications" qu'offre le bateau, contredisant les arguments qui avaient servi à libérer Aubignosc de la tutelle de Volonne deux ans plus tôt !
Vers la stabilisation définitive (1800-1859)
La loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) siffle la fin des hostilités. Le canton de Château-Arnoux est définitivement supprimé. Aubignosc, qui avait tant lutté pour rester sur sa rive, demeure finalement acquis à Volonne.
Les derniers ajustements territoriaux :
1802 : suppression des cantons de Mison, Claret et Saint-Geniez.
1805 : la commune de Consonoves est annexée à Mallefougasse.
1810 : le canton de Barcilonnette est rattaché aux Hautes-Alpes.
1832 : la commune de Jarjayes est réunie à Noyers.
1859 : la commune de Chardavons est englobée dans celle de Saint-Geniez.
En juillet 1790, les braves gens de Salignac rêvèrent aussi de devenir chef-lieu de canton. Leur curé rédigea une adresse habile, mais Salignac resta dépendante de Volonne.

Notes
¹ L’abbé Corriol (1876-1964). Né Auguste Corriol, ce prêtre érudit fut une figure marquante de l’historiographie des Basses-Alpes. Curé de Volonne pendant de nombreuses années, il consacra une grande partie de sa vie à l'étude minutieuse des archives locales. Son ouvrage de référence, « Les cantons de Volonne et de Château-Arnoux pendant la grande Révolution », témoigne de sa volonté de transmettre une histoire précise et documentée du terroir, mêlant rigueur scientifique et anecdotes vivantes sur la psychologie des communautés villageoises de la vallée de la Durance.
² La traversée de la Durance avant le pont : un enjeu démocratique. Cette scène illustre le quotidien des habitants d'Aubignosc à la fin du XVIIIe siècle. Avant la construction des ouvrages d'art modernes, le passage de la rive droite vers le chef-lieu de Volonne dépendait exclusivement de ces bacs à traille. En période de crues, la rivière devenait infranchissable, isolant les citoyens et les privant de leur droit de vote aux assemblées primaires. C’est cet obstacle naturel qui motiva le rétablissement temporaire du canton de Château-Arnoux en 1795 (an IV).
📌 Sources
"Les cantons de Volonne et de Château-Arnoux pendant la grande Révolution", Abbé Corriol. Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence (Série L).

