
La confrérie du rosaire
Foi, art et pouvoir communal au siècle des Lumières
Comment un simple acte notarié révèle les secrets d'une population prête à tout pour financer ses ambitions spirituelles et artistiques.
Le dépouillement des archives notariales de Maître Jacques Corbon nous livre aujourd'hui un témoignage exceptionnel sur la vie sociale de la Haute-Provence sous Louis XV.
En ce milieu du XVIIIe siècle, l'établissement de la confrérie du Saint-Rosaire à Aubignosc n'est pas qu'un simple acte de piété supplémentaire. C'est un véritable projet communautaire, porté par les consuls — ancêtres de nos élus municipaux — et validé par les autorités religieuses de Sisteron.
Ce document nous révèle comment les habitants, soucieux de leur salut et du prestige de leur église, se sont mobilisés pour transformer l'autel de l'Annonciation en un centre de dévotion actif.
Entre promesses de financement pour un nouveau tableau et quête d'indulgences papales, cet acte de fondation dessine les contours d'une société villageoise où le sacré et le civil sont étroitement entrelacés.
À travers les lignes de ce parchemin, nous redécouvrons les visages de ceux qui ont fait l'histoire d'Aubignosc, des familles Pulverailh aux Gaubert, unis par une même volonté : ancrer leur paroisse dans la grande tradition dominicaine.
Le 28 août 1749, alors que la Provence s’apprête à conclure un été de moissons, le village d’Aubignosc s’anime d’une ferveur particulière.
Devant le notaire royal et le prieur de Sisteron, les autorités du village s’unissent pour fonder une confrérie qui marquera durablement le paysage spirituel et artistique de la paroisse.
1. Le contexte géographique et administratif
L'acte se déroule à Bignosc (aujourd'hui Aubignosc, dans les Alpes-de-Haute-Provence). À cette époque, le village dépend du diocèse de Sisteron.
L'acte est rédigé par un notaire royal, Jacques Corbon, car la création d'une telle association avait une valeur juridique (gestion de fonds, de biens et d'autels).
2. Les protagonistes
Le texte met en scène trois types d'acteurs :
L'autorité religieuse : le Frère Claude Durand. Il appartient à l'ordre des Dominicains (ou "Frères Prêcheurs"), car ce sont eux qui détiennent l'exclusivité de l'institution des confréries du Rosaire.
Le clergé local : Messire Joseph Bougerel, le vicaire de la paroisse, qui a préparé le dossier depuis janvier.
Les autorités civiles : les consuls (l'équivalent des maires et adjoints de l'époque) : Mathieu Feraud, Barthélemy Gaubert et Henry Pulverailh. Cela montre que la confrérie est un projet soutenu par toute la communauté villageoise.
3. L'objectif : la dévotion au Rosaire
La confrérie est dédiée à la Vierge Marie et à Saint Dominique. Le but est d'obtenir des "grâces, pardons et indulgences" (des remises de peine pour les péchés).
Le texte précise l'aménagement matériel :
Ils choisissent l'autel de Notre-Dame de l'Annonciation.
Ils s'engagent à commander un tableau représentant la Vierge donnant le Rosaire à Saint Dominique et Sainte Catherine de Sienne (une iconographie classique de l'ordre dominicain).
4. Les conditions et le financement
Le document souligne deux points importants de la vie de l'époque :
Le financement : Tout se fait aux "frais et dépens de la confrérie". Les habitants doivent financer eux-mêmes les ornements, le tableau et l'entretien de l'autel.
La clause de transfert : Une clause intéressante prévoit que si les Dominicains venaient à ouvrir un couvent directement à Bignosc, la confrérie leur serait rattachée.
5. La mixité sociale et de genre
Le texte mentionne explicitement que la confrérie est ouverte aux "fidèles de l'un et de l'autre sexe". C'était l'un des rares espaces dans la société d'Ancien Régime où hommes et femmes, bien que séparés dans certaines fonctions, appartenaient à une même structure associative.
