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La cure du Bignosc

Découvrez les secrets financiers d'Aubignosc

Plongez dans les archives pour percer les mystères de la gestion complexe d'un prieuré d'autrefois.

Ce document, extrait des notes de l'abbé Ayasse, nous plonge au cœur de l'économie d'une paroisse rurale au XVIIIe siècle. 


À travers la déclaration officielle du curé Charles Guigues en 1728 et les délibérations municipales de la fin du siècle, nous découvrons la réalité des revenus, les charges d'exploitation et la mutation du système ecclésiastique jusqu'à la Révolution.

I. La déclaration officielle de 1728


L'abbé Ayasse relate une déclaration transmise par le curé Charles Guigues, pour satisfaire à une exigence de l'assemblée du clergé :


« Quant aux terres qui appartenaient au prieuré, j'ai trouvé une déclaration qui les fait connaître copie. Déclaration que donne à Nosseig. de l'assemblée générale du clergé de France, qui sera tenue l'an 1730, à mess. du bureau du Diocèse de Sisteron Mess. Charles Guigues, prêtre et curé du Bignosc pour satisfaire à la délibération de l’assemblée générale du clergé de France du 12 décembre 1729. »


La cure, sous le titre de Saint-Julien martyr, est de la collation de l'évêque de Sisteron. Le prieuré, ancien bénéfice de l'abbaye de Cruis, est alors possédé en commende. Le curé ne détient qu'un unique titre :


« Messire Guigues n’a d’autre titre de sa cure qu’un extrait en forme d’arrêt du parlement de Provence du 21 février 1679, dont il sera parlé ci-après. »



II. État des revenus et nature des fonds


Le curé Charles Guigues expose en détail la composition de ses revenus, précisant qu'il « jouit pour lui tenir lieu de portion congrue des fonds et droits ci-après à lui adjugés par le dit arrêt. »


Fonds agricoles


Il liste ses possessions : « Savoir de cinq charges de blé froment, d’un petit jardin joignant la maison curiale, d’une terre dite la coste de Saint-Julien, d’environ six panaux d’en-terre dite le Brusquet d’environ huit panaux en semence en semence, d’une autre terre dite la condamine, d’environ deux charges en semence, d’une autre terre dite soute-ville ou champs de l’aire d’environ deux charges en semence. »


Nature des terres


Le curé souligne la pauvreté des sols : 


« tous lesquels fonds sont d’une très mauvaise nature, ne produisant la plupart que du seigle ou de l’épautre ou ailliers, et ne pouvant estre semées qu’une année l’autre non. » Il estime que « ces terres peuvent produire année commune vingt charges de grain tout au plus d’une ou d’autre espèce lesquelles à raison de six livres la charge se montent à deux cent livres. »


Illustration du travail aux champs. Un quotidien au service de la terre et de la communauté.
Illustration du travail aux champs. Un quotidien au service de la terre et de la communauté.

Terres non productives


Il mentionne également « un pré sec au quartier de la forest et d'une aire tout auprès de la maison curiale qui ne lui produisent rien parce que les fuis en sont nécessaires pour la nourriture des bestiaux qui servent à cultiver les dits fonds. La nourriture ne sera point tirée en ligne. »


Les dîmes 


Il jouit de plusieurs dîmes : 

  • celle des agneaux (20 livres), 

  • celle du vin (« environ septante huit livres »), 

  • et celle du chanvre (« neuf livres quinze sous »).


La dîme des cochons


Le curé juge cette dîme « infructueuse parce qu'il donne dix sous pour chaque cochon de lait, afin d'indemniser les parties des frais du verrac qu'on serait obligé d'entretenir qui lui coûterait six fois au delà de ce que lui pourraient produire deux ou trois petits cochons de lait, qui est tout ce que ladite dîme peut prendre annuellement. »


Calcul et total des revenus


Le curé effectue son calcul récapitulatif pour justifier le montant global : « Les revenus cy dessus montent suivant le calcul que : 

  • 1 : cinq charges blé froment à 15 lt la charge, soixante quinze livres, cy 

  • 2 : les propriétés des terres cy dessus produisent deux cent livres, cy 

  • 3 : la dîme des agneaux vingt livres, cy 

  • 4 : la dîme du vin soixante dix huit livres, cy 

  • 5 : la dîme du chanvre y compris la graine, neuf livres quinze sous, cy. »

Le document conclut ainsi le total général : « Total des articles cy dessus 382 lt 15 s. »


Le poids du devoir : une dîme versée dans la solitude du presbytère.
Le poids du devoir : une dîme versée dans la solitude du presbytère.


III. Charges et contraintes d'exploitation


Le curé Charles Guigues détaille ensuite les dépenses obligatoires liées à sa fonction et à l'entretien du culte. Il explique :


Frais de culte et sacristie 


« Ledit messire Guigues paie annuellement trente livres pour son cire, vingt-livres pour l'entretien de la lampe qui brule jour et nuit devant le saint sacrement et vingt cinq livres pour le pain et vin à chanter, les cierges, blanchissage et autres menues réparations des ornements, de la sacristie, et partant tout l'article monte à la somme de soixante quinze livres - 75 lt. »


Coûts de culture 


L'entretien des terres est une charge lourde et nécessaire. Le curé précise : 


« Ledit messire Guigues est obligé indispensablement pour la culture des fonds iy dessus, d'entretenir une paire de boeuf et un valet qui lui coûtent tous au moins cent vingt cinq livres, cy 125 lt. »


Bilan financier net 


Le curé dresse le bilan final de ses comptes : « Total des charges 200 lt. Le revenu de la cure se monte suivant le calcul cy derrière à trois cent quatre vingt deux livres quinze sous, cy 382 lt 15 s. Et les charges à deux cent, cy 200 lt et partant il reste net 182 lt. »


Le total des revenus s'élève à 382 livres 15 sous, tandis que les charges atteignent 200 livres, « et partant il reste net 182 lt ».



IV. Le ratio de l'époque : un revenu de subsistance


Pour donner du sens à ce montant de 182 livres 15 sous (le revenu net annuel de l'abbé Guigues en 1728), il faut comprendre la valeur réelle de l'argent sous l'Ancien Régime.


En 1728, ce revenu place le curé dans une situation financière modeste, proche de celle d'un petit paysan aisé ou d'un artisan rural.


Le coût de la vie 


À cette période, une livre de pain coûtait environ 1 à 2 sous (il y a 20 sous dans une livre). Le revenu net de l'abbé représente donc la valeur d'environ 3 600 livres de pain par an. C'est suffisant pour ne pas mourir de faim, mais c'est très éloigné des revenus d'un chanoine ou d'un évêque.


La "portion congrue" 


C'est le terme technique utilisé dans le texte. Elle désignait le revenu minimum garanti à un curé pour qu'il puisse subvenir à ses besoins et exercer son ministère. Le fait que l'abbé Guigues doive justifier ses revenus montre qu'il se situe juste à la limite de ce seuil de décence.


Le paradoxe du curé-agriculteur 


Le texte est frappant car il montre que le curé est, avant tout, un exploitant agricole. Il consacre 200 livres (plus de la moitié de ses revenus bruts) à la culture de ses terres (bœufs et valet). S'il ne cultivait pas, il ne pourrait pas vivre.



V. Engagement et solennité de la déclaration


Le curé Guigues conclut sa déclaration en engageant sa responsabilité face aux autorités diocésaines :


« Nous Charles Guigues, curé du présent lieu du Bignosc, artifions et affirmons la présente déclaration véritable sous les peines énonées en la délibération de l’assemblée générale du clergé du douze décembre 1726. De laquelle déclaration, nous avons remis le présent double à mon le sindic du Diocèse de Sisteron déclarant encore sous les mêmes peines que nous n'avons omis aucun des biens dépendant du dit bénéfice. En foy de quoy, nous avons signé le présent au Bignosc le premier septembre mille sept cent vingt huit. Guigues vicaire. »



VI. Le poids croissant de la dîme et la fin de l'Ancien Régime


L'abbé Ayasse complète ces chiffres en rappelant la structure des dîmes de grains, distinctes de celles du curé :


« Outre le domaine mentionné ci-dessus et la terre qui était réservé au prieur... le prieur jouissait de la dîme du blé et autres grains. Les délibérations du conseil de la communauté portent que les habitants payaient au prieur sept cent vingt-sept livres montant de sa dîme, non compris soixante sept livres qui doivent les campagnes des Gillières. »


Ce prélèvement ne fait qu'augmenter au fil des décennies : « En 1785, la communauté payait au prieur du Bignosc pour abonnement de la Dîme la somme de douze cent livres. »


Réorganisation ecclésiastique


Le prieuré subit plusieurs changements administratifs majeurs à la fin du siècle : 


« Il faut remarquer que le prieuré du Bignosc ayant été réuni au séminaire de sainte Garde de Sisteron en 1755, l'évêque diocésain s. réserva la nomination à la cure ; et les habitants payaient ces abonnements à un des professeurs du séminaire. Il parait que quelque temps après l'évêque réunit le prieuré au chapitre. »



VII. Les liquidations révolutionnaires


L'ultime transformation survient avec la Révolution :


« Dans une délibération du conseil municipal du 10 août 1790, il est dit que la commune sera bien d'acheter un domaine situé au quartier de la cure appartenant au chapitre de Sisteron, un pré à la fontaine de la Forest appartenant à la maison de la mission de Sisteron. »


Cette tentative de rachat par la communauté marque la fin de l'emprise foncière ecclésiastique : « Ce domaine ainsi que le pré furent vendus à cette époque ; le domaine à plusieurs particuliers et le pré probablement à la commune. Le presbytère et le jardin ont servi à l'usage du curé constitutionnel jusqu'en 1794, époque où il fut vendu à deux propriétaires. »

Ce que nous pouvons retenir 


Ce document met en lumière la réalité matérielle d'une cure rurale sous l'Ancien Régime, loin de l'opulence ecclésiastique souvent imaginée. 


Avec un revenu net annuel modeste de 182 livres 15 sous, le curé d'Aubignosc vivait dans une condition sociale très proche de celle de ses paroissiens. 


Plus qu'un dignitaire, il était un véritable « curé-paysan » dont le quotidien, rythmé par la gestion du bétail et les aléas des récoltes, était marqué par les mêmes préoccupations agricoles que les habitants du village.

Lorsqu'il déplore la « très mauvaise nature » de ses terres ou le coût onéreux de son attelage de bœufs, il partage la même réalité que ses ouailles. 


Cette proximité explique sans doute pourquoi les tensions autour de la dîme étaient si vives : pour le paroissien, acquitter cet impôt religieux, c'était financer un homme qui, bien que prêtre, partageait leurs peines, leurs risques agricoles et leurs luttes pour la subsistance. 


L'évolution vers des « abonnements » monétaires, puis la vente définitive des biens ecclésiastiques lors de la Révolution, marquent la fin d'une ère où le clergé était intimement lié à la structure foncière et à la survie économique de la communauté villageoise.

Notes


¹ L’abbé Joseph Ayasse a exercé son ministère à Aubignosc de 1861 jusqu'en septembre 1869. C'était un prêtre lettré, rigoureux et profondément attaché à sa paroisse. Contrairement à certains de ses prédécesseurs, il s'est montré extrêmement actif dans la gestion matérielle et spirituelle de l'église d'Aubignosc (rénovations, achats d'ornements, souci du patrimoine).

Sa contribution majeure réside dans son travail de "chroniqueur" de la paroisse. Il n'était pas seulement un curé en exercice, mais un véritable archiviste local. Il a pris le soin de compiler les registres, les testaments, les délibérations communales et les traditions orales pour reconstruire l'histoire religieuse du village depuis ses origines.

Dans ses notes, il fait souvent référence à ce que « les anciens » lui ont raconté. Il a agi comme un pont entre la mémoire vive du XVIIIe siècle (la période révolutionnaire, les souvenirs de la Terreur) et le milieu du XIXe siècle.

Il était animé par un sens aigu de la justice et du respect des engagements passés. Son action en 1864, où il a officiellement réclamé auprès de l'évêque et du maire le rétablissement d'un legs testamentaire (celui de Bougerel) qui n'était plus versé aux pauvres depuis la Révolution, montre un homme qui défendait les droits des indigents avec ténacité.


📌 Sources

Cet article s’appuie sur le travail documentaire et historique de l'abbé Ayasse.

Aubignosc, Abbaye de Cruis, Bignosc, Clergé provençal, Diocèse de Sisteron, Histoire paroissiale, Prieuré d'Aubignosc, Église Saint-Julien

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