
La paroisse du Bignosc
Clergé, pouvoirs et héritages (XIᵉ–XVIIIᵉ siècle)
L’ancienne paroisse d’Aubignosc révèle une organisation religieuse singulière. Son histoire éclaire le fonctionnement d’une communauté rurale provençale entre Moyen Âge et Révolution.
À Aubignosc, autrefois appelé le Bignosc¹, la paroisse fut bien plus qu’un simple lieu de culte. Elle formait l’ossature sociale et spirituelle du village, un espace où se croisaient les autorités religieuses, seigneuriales et communautaires.
Depuis le XIᵉ siècle, l’abbaye de Cruis y imposait ses prieurs, tandis que le diocèse de Sisteron envoyait son curé et son vicaire. Cette coexistence, parfois pacifique, souvent tendue, façonna durablement la vie des habitants, leurs contributions, leurs obligations et leurs solidarités.
Des privilèges médiévaux aux bouleversements révolutionnaires, l’histoire du Bignosc raconte celle d’une paroisse où s’entremêlent religion, économie et pouvoir, un microcosme révélateur du monde rural provençal.
Le prieuré du Bignosc
Au XIᵉ siècle, le Bignosc est concédé au cloître de Cruis, centre augustin. Les religieux de Cruis suivent la règle de saint Augustin (chanoines réguliers vivant en communauté, proches des paroissiens tout en gardant une vie commune).
L’église du Bignosc est administrée par les prieurs de Cruis. Elle est exempte de la juridiction épiscopale jusqu’en 1456, ce qui était un privilège majeur.
Cruis possédait d’autres prieurés : Mallefougasse, Val-Saint-Donat, Châteauneuf, etc. Des tensions fréquentes opposaient l’abbaye et les évêques, notamment pour les droits de dîme, la juridiction sur les villages et l’entretien des églises.
La commende
Aux XIVᵉ-XVᵉ siècles, face aux besoins financiers de la papauté, les biens des ordres réguliers sont souvent confiés à des clercs séculiers, parfois non-résidants, qui perçoivent les revenus sans vivre au monastère : c’est le système de la commende². Il durera jusqu’à la Révolution.
C'est pour cela qu'au Bignosc cohabitent dans une même paroisse :
un curé,
un vicaire,
un ou plusieurs prieurs (souvent séculiers à partir du XVIIᵉ-XVIIIᵉ s.).
Les vicaires finiront même par cumuler les fonctions de prieur !
Les revenus et charges des différents clercs
Revenus du curé :
une pension pour l’entretien des pauvres,
les dons d’inhumation,
la charge des bâtiments de l’église paroissiale et de la chapelle succursale du Forest.
Revenus des prieurs :
les revenus de leurs domaines fonciers ;
une part de la dîme ecclésiastique (1/14) sur les céréales, les agneaux, chevaux et porcs ;
la franchise de trois charges de blé en semence, leur rapportant 1500 livres ;
deux paires de bœufs pour leurs travaux (le seigneur en possédait trois, les habitants une seule).
Alain Grandieux conclut que les prieurs sont, au XVIIIᵉ siècle, plus favorisés économiquement que le curé.
Les conflits entre curés et prieurs
Les responsabilités mal définies entraînent des conflits, surtout autour :
de l’entretien des bâtiments,
de la charge de la succursale du Forest, construite vers 1680,
de la répartition des dîmes et revenus.
Les cahiers de doléances montrent que les habitants supportent un système féodal hérité du Moyen Âge, alors que les services rendus diminuent.
La Révolution et la disparition des biens ecclésiastiques
Les biens ecclésiastiques du Bignosc ne sont pas détaillés dans les inventaires révolutionnaires, contrairement à ceux du seigneur. On sait seulement qu’ils furent vendus comme biens nationaux.
Jean Amayenc obtint terres, vignes, prés et hermas et resservir sis au lieu appartenant aux prêtres missionnaires de Sisteron, moyennant 13 700 livres (≈ 142 000 euros).
Messire Roubaud achète la maison et les dépendances de l’ancienne cure, moyennant 1 300 livres (≈ 13 400 euros).
Le curé était alors Jean-François Tartonne, né en 1728, pensionné à 1 200 livres. Il abdique de ses fonctions et se réfugie à Lurs en 1794. Il meurt le 12 octobre 1803.
Le vicaire était Jean-Louis Suquet, né en 1721. Il abdique lui aussi. En l’an IV (1796), il est encore présent à Aubignosc, pensionné à 1 200 livres (≈ 12 400 euros).
Les pensions ecclésiastiques étaient calculées à l’année, comme la quasi-totalité des revenus institutionnels de l’époque.
Avant la Révolution :
Le clergé percevait ses revenus (dîmes, fondations, revenus fonciers) directement de la communauté ou des fidèles.
Pendant la Révolution (à partir de 1790) :
Les pensions versées aux prêtres sont liées à la grande réforme révolutionnaire. C’est l’État qui verse la pension. En effet, la loi du 2 novembre 1789 nationalise les biens du clergé.
En échange : les prêtres deviennent fonctionnaires, ils reçoivent un traitement, c’est-à-dire un salaire annuel.
Les prêtres qui refusent la Constitution civile ou démissionnent (comme ceux du Bignosc) touchent une pension compensatoire.
Une pension de 1 200 livres, est-ce beaucoup ?
Relativement, oui. Pour situer :
un ouvrier agricole gagnait environ 250 à 300 livres/an ;
un maître artisan : 400 à 600 livres ;
un instituteur : 300 à 500 livres ;
un curé de village recevait avant 1789 un revenu moyen de 700 à 1 500 livres/an, selon les paroisses.
Une pension de 1 200 livres/an est donc le haut de la fourchette.

Notes
1. Le Bignosc est l’ancien nom d’Aubignosc, utilisé dans les textes médiévaux et jusqu’au XVIIIᵉ siècle.
Il s’agit d’une forme ancienne du toponyme, issue du latin Albinus ou Albinusculum, qui a évolué au fil du temps.
La paroisse, les actes notariaux et les sources historiques mentionnent « le Bignosc » pour désigner le village actuel d’Aubignosc et son territoire. Avec les siècles, la langue française se fixe, la prononciation évolue et le nom devient progressivement Aubignosc, la forme moderne adoptée officiellement.
2. La commende est un système apparu au Moyen Âge et devenu très courant à partir du XIVᵉ siècle.
Il consiste à confier un bénéfice ecclésiastique (abbaye, prieuré, cure, terres, revenus…) à un « commendataire » (souvent un clerc séculier) qui en perçoit les revenus sans en assurer la vie religieuse, souvent au détriment du monastère lui-même.
📌 Sources
Cet article s’appuie sur le travail documentaire et historique de Jeanine Bourvéau et de l'association Les Amarines.
Aubignosc, Bignosc, Clergé provençal, Abbaye de Cruis, Prieuré d'Aubignosc, Diocèse de Sisteron, Économie de l'Ancien Régime, Nationalisation du clergé, Cahiers de doléances



