
La paroisse du Bignosc
Clergé, pouvoirs et héritages
L’ancienne paroisse d’Aubignosc révèle une organisation religieuse singulière. Son histoire éclaire le fonctionnement d’une communauté rurale provençale entre Moyen Âge et Révolution.
À Aubignosc, autrefois appelé le Bignosc¹, la paroisse fut bien plus qu’un simple lieu de culte. Comme toutes les paroisses, elle constituait une circonscription ecclésiastique fondamentale fixant le cadre et les limites de la communauté.
Elle formait l’ossature sociale et spirituelle du village, un espace où se croisaient les autorités religieuses, seigneuriales et communautaires.
Le Bignosc dépendait d’un vicariat siégeant à Châteauneuf-Val-Saint-Donat, sous l’autorité d’un archiprêtre du diocèse de Sisteron, lui-même rattaché à l’archevêché d’Aix. Cette organisation hiérarchique inscrivait la paroisse dans un réseau ecclésiastique structuré à plusieurs niveaux.
I. Organisation du clergé au Bignosc
Depuis le XIᵉ siècle, l’abbaye de Cruis y imposait ses prieurs, tandis que le diocèse de Sisteron envoyait son curé et son vicaire. La paroisse présentait ainsi une organisation complexe associant clergé séculier et clergé régulier.
Le clergé séculier comprenait :
un vicaire, chargé de l’administration de la paroisse, propriétaire de la vicairie où il résidait normalement. Il assurait également la gestion des biens des pauvres en collaboration avec les consuls du village ;
un curé, représentant de l’évêque, responsable de l’église paroissiale, placée sous la protection de Saint Julien, martyr.
À côté de ce clergé séculier coexistait un clergé régulier composé de prieurs. Cette coexistence, parfois pacifique, souvent conflictuelle, structura durablement la vie des habitants, leurs obligations et leurs solidarités.
II. Le prieuré du Bignosc
Au XIᵉ siècle, le Bignosc est concédé au cloître de Cruis, fondé à cette époque et relevant d’un centre de chanoines réguliers suivant la règle de saint Augustin (et non dominicain au sens strict).
L’église du Bignosc est administrée par les prieurs de Cruis. Elle est exempte de la juridiction épiscopale jusqu’en 1456, ce qui constituait un privilège majeur.
Cruis, très influente, possédait d’autres prieurés : Mallefougasse, Val-Saint-Donat, Châteauneuf, etc. Elle entra fréquemment en conflit avec les évêques, notamment sur les droits de juridiction, de dîme et d’entretien des églises.

III. La commende
Aux XIVᵉ-XVᵉ siècles, face aux besoins financiers de la papauté, notamment sous les papes d’Avignon, les biens du clergé régulier (abbayes, prieurés) sont cédés à des clercs séculiers qui en perçoivent les revenus sans nécessairement y résider : c’est le système de la commende².
Ce système explique qu’au Bignosc coexistent durablement :
un vicaire,
un curé,
un ou plusieurs prieurs.
Avec le temps, les vicaires semblent avoir cumulé leurs fonctions avec celles de prieur. Ce système perdura jusqu’à la Révolution.
IV. Les revenus et charges des différents clercs
Le curé recevait divers revenus de la communauté :
une pension destinée notamment à l’entretien des pauvres ;
les droits d’inhumation versés par les familles ;
il participait à la gestion des bâtiments de l’église paroissiale.
La communauté prenait en charge l’entretien des édifices religieux, notamment l’église paroissiale et la chapelle succursale du Forest.
Les prieurs disposaient de ressources plus importantes :
revenus de leurs biens fonciers ;
part de la dîme ecclésiastique (1/14) sur céréales, agneaux, chevaux et porcs ;
franchise de trois charges de blé en semence rapportant environ 1500 livres ;
deux paires de bœufs pour leurs travaux (contre trois pour le seigneur et une pour les habitants).
Les travaux d’Alain Grandieux montrent qu’au XVIIIᵉ siècle, les prieurs étaient globalement plus favorisés que le curé.

V. La succursale du Forest et les bâtiments
La responsabilité des bâtiments religieux relevait principalement de la communauté.
La chapelle succursale du Forest, dédiée à Saint Jacques, fut construite vers 1680 à la demande des habitants, avec l’initiative et probablement le soutien financier du vicaire Jacques Chieusse.
VI. Les conflits entre curés et prieurs
Les responsabilités mal définies entraînent de nombreux conflits entre curés et prieurs, notamment :
l’entretien des bâtiments ;
la construction et la gestion de la succursale du Forest ;
la répartition des dîmes et revenus.
Les cahiers de doléances révèlent que les habitants supportaient encore un système féodal hérité du Moyen Âge, alors que les services rendus par le clergé diminuaient progressivement.
VII. La Révolution et la disparition des biens ecclésiastiques
Les biens ecclésiastiques du Bignosc ne sont pas détaillés dans les inventaires révolutionnaires, contrairement à ceux du seigneur. On sait seulement qu’ils furent vendus comme biens nationaux.
Jean Amayenc obtint terres, vignes, prés et hermas et resservir sis au lieu appartenant aux prêtres missionnaires de Sisteron, moyennant 13 700 livres (≈ 142 000 euros).
Messire Roubaud achète la maison et les dépendances de l’ancienne cure, moyennant 1 300 livres (≈ 13 400 euros).
Le curé était alors Jean-François Tartonne, né en 1728, pensionné à 1 200 livres. Il abdique de ses fonctions et se réfugie à Lurs en 1794. Il meurt le 12 octobre 1803.
Le vicaire était Jean-Louis Suquet, né en 1721. Il abdique lui aussi. En l’an IV (1796), il est encore présent à Aubignosc, pensionné à 1 200 livres (≈ 12 400 euros).
VIII. Les pensions ecclésiastiques
Les pensions ecclésiastiques étaient calculées à l’année, comme la quasi-totalité des revenus institutionnels de l’époque.
Avant la Révolution :
Le clergé percevait ses revenus (dîmes, fondations, revenus fonciers) directement de la communauté ou des fidèles.
Pendant la Révolution (à partir de 1790) :
Les pensions versées aux prêtres sont liées à la grande réforme révolutionnaire. C’est l’État qui verse la pension. En effet, la loi du 2 novembre 1789 nationalise les biens du clergé. En échange : les prêtres deviennent fonctionnaires, ils reçoivent un traitement, c’est-à-dire un salaire annuel.
Les prêtres qui refusent la Constitution civile ou démissionnent (comme ceux du Bignosc) touchent une pension compensatoire.
IX. Une pension de 1 200 livres, est-ce beaucoup ?
Relativement, oui. Pour situer :
un ouvrier agricole gagnait environ 250 à 300 livres/an ;
un maître artisan : 400 à 600 livres ;
un instituteur : 300 à 500 livres ;
un curé de village recevait avant 1789 un revenu moyen de 700 à 1 500 livres/an, selon les paroisses.
Une pension de 1 200 livres/an est donc le haut de la fourchette.
Ce que nous pouvons retenir
Des privilèges médiévaux aux bouleversements révolutionnaires, l’histoire du Bignosc révèle une paroisse où s’entremêlent étroitement religion, économie et pouvoir.
À travers son organisation complexe, mêlant clergé séculier et régulier, ses tensions internes, ses structures économiques et son rôle administratif fondamental, elle constitue un véritable microcosme du monde rural provençal d’Ancien Régime.
Notes
1. Le Bignosc est l’ancien nom d’Aubignosc, utilisé dans les textes médiévaux et jusqu’au XVIIIᵉ siècle.
Il s’agit d’une forme ancienne du toponyme, issue du latin Albinus ou Albinusculum, qui a évolué au fil du temps.
La paroisse, les actes notariaux et les sources historiques mentionnent « le Bignosc » pour désigner le village actuel d’Aubignosc et son territoire. Avec les siècles, la langue française se fixe, la prononciation évolue et le nom devient progressivement Aubignosc, la forme moderne adoptée officiellement.
2. La commende est un système apparu au Moyen Âge et devenu très courant à partir du XIVᵉ siècle.
Il consiste à confier un bénéfice ecclésiastique (abbaye, prieuré, cure, terres, revenus…) à un « commendataire » (souvent un clerc séculier) qui en perçoit les revenus sans en assurer la vie religieuse, souvent au détriment du monastère lui-même.
📌 Sources
Cet article s’appuie sur le travail documentaire et historique de Jeanine Bourvéau et de l'association Les Amarines.
Aubignosc, Bignosc, Clergé provençal, Abbaye de Cruis, Prieuré d'Aubignosc, Diocèse de Sisteron, Économie de l'Ancien Régime, Nationalisation du clergé, Cahiers de doléances
