
Le diocèse de Sisteron et le prieuré d'Aubignosc
Huit siècles de mutations
Comment le prieuré Saint-Julien, ancienne possession de l'abbaye de Cruis, a traversé l'histoire.
Une approche par références croisées
L'histoire ecclésiastique de la Haute-Provence repose souvent sur des sources fragmentaires qu'il convient de recouper. La présente étude s'appuie sur une démarche de références croisées entre deux corpus documentaires majeurs :
l'inventaire national de Dom Beaunier et Dom Besse (Abbayes et Prieurés de l'ancienne France, 1909), qui dresse le cadre institutionnel et juridique du diocèse de Sisteron,
les chroniques locales et archives départementales (notamment les travaux d'Édouard de Laplane et de l'Abbé Féraud), qui documentent la vie des paroisses et les événements singuliers comme les épidémies ou les reconstructions architecturales.
Ce croisement permet de mettre en lumière le destin du prieuré Saint-Julien d'Aubignosc, dont l'évolution est indissociable de celle de l'abbaye de Cruis, son institution de tutelle.
I. État du diocèse de Sisteron (inventaire Dom Beaunier)
Son chapitre est composé d'un prévôt et de onze chanoines, dont les trois premiers sont l'archidiacre, le capiscol et le sacristain. Outre les chanoines, il y a encore dix bénéficiers¹, dont deux font les fonctions de curé.
Il y a dans ce diocèse quarante-six paroisses en Provence, seize en Dauphiné et deux dans le Comtat-Venaissin, qui sont Montréal et Piles. Parmi ces paroisses, celle de Forcalquier se dit concathédrale et a un chapitre, composé d'un prévôt, d'un sacristain, d'un capiscol, de dix autres chanoines et de dix autres bénéficiers².
1. Les ordres religieux
Cordeliers : couvents à Sisteron (fondé en 1238) et à Forcalquier.
Dominicains : installés à La Baume-lès-Sisteron.
Cordeliers Observantins & Capucins : présents à Manosque et Sisteron.
Grands Carmes & Minimes : installés respectivement à Manosque et à Mane.
Lazaristes : dirigeaient les séminaires de Manosque et de Lure.
Religieuses : Ursulines et Visitandines (Sisteron/Forcalquier), Clarisses (Manosque).
La taxe en cour de Rome est de 800 florins et le revenu de l'évêché est de 12.000 livres.
2. Abbayes et prieurés conventuels
VOLX (Baulxe) : Fondé en 812 par l'évêque Jean II. Uni au XIᵉ siècle à l'abbaye de Psalmodi.
VAL-BENOIT (Bodonense monasterium) : Fondé au XIᵉ siècle par saint Mary. Devint un prieuré de l'abbaye de l'Île-Barbe.
LURE (Lura) : Fondée au VIᵉ siècle par saint Donat. Refondée en 1170 pour les chanoines réguliers de Boscodon. Uni au chapitre d'Avignon en 1318.
🔎 CRUIS, Crossia ³. Cette maison de chanoines réguliers, sous le vocable de Saint-Martin, fut fondée vers le milieu du XIᵉ siècle ; le comte Raymond Bérenger la fit ériger en abbaye dans les premières années du siècle suivant. Elle était exempte de la juridiction épiscopale. L'évêque de Sisteron obtint de Callixte III l'union du titre abbatial à la mense de l'évêché (1456), ce qui en augmenta les revenus d'environ 5000 livres.
GANAGOBIE (Ganagobia) : Prieuré clunisien fondé au Xᵉ siècle. Exerça une influence majeure sur la région (Peyruis, Montfort, Sigonce...).
LA BAUME (Balma) : Ancienne prévôté de Charvadon (diocèse de Gap), transférée dans ce faubourg de Sisteron.
3. Les prieurés
ARPAVON, Arpaon. Saint-Etienne, dépendant de Bodon, uni au chapitre de Sisteron.
AUBENAS, Albeniacum, Albenæ. Notre-Dame.
🔎 AUBIGNOSC, Albignoscum ⁴. Saint-Julien, uni au séminaire de Sainte-Garde de Sisteron (1755).
AUGÈS, Augetum. Saint-Georges, dépendant de Saint-André de Villeneuve.
CHATEAU-ARNOUX, Castrum Arnulphi.
CHÂTEAUNEUF-VAL-SAINT-DONAT (Castrum novum de Carboneriis) :
Saint-Donat, donné à Saint-André de Villeneuve par Guillaume I, comte de Provence (1018).
Notre-Dame de l'Etoile, dépendant de Cruis, uni à la mense capitulaire de Digne (1541).
CHATEAUNEUF-MIRAVAIL, Castrum novum Miravallis. Saint-Mary.
DAUPHIN, Delphinus. Saint-Patrice, dépendant du chapitre cathédrale d'Alais. Saint-Sauveur.
FONTIENNE (Fonteana) : Saint-Pierre, donné à Saint-Victor de Marseille par l'évêque Gérard Chévrier vers 1060.
FORCALQUIER (Forum Calcherium) : Saints-Promasse, Maurice et Romain, donné à Saint-Victor par le comte Bertrand (1044).
LA BRILLANE (Briniana) : Dépendant de l'évêque.
LE POËT-SIGILLAT (Poietum) : Prieuré-cure, uni à celui de Saint-May.
LA ROCHE-GIRON (Roca, Rupes Gironis).
MALLEFOUGASSE (Malafugacia) : Saint-Jean-Baptiste, dépendant de Saint-André de Villeneuve, uni à l'Abbaye de Cruis et à l'évêché de Sisteron.
MANE (Mana) : Saint-André, dépendant de Saint-André de Villeneuve, donné aux Minimes (XVIIᵉ s.) avec les prieurés unis de Notre-Dame de Châteauneuf, Saint-Jean de Fodilz, Notre-Dame de Salagon et Saint-Laurent.
👉 Note méthodologique sur les dépendances
L'analyse croisée de cet inventaire révèle une organisation en "réseaux" :
Le réseau de Cruis : inclut Aubignosc, Mallefougasse et Notre-Dame de l'Etoile.
Le réseau de Saint-Victor (Marseille) : inclut Fontienne, Forcalquier et Manosque.
Le réseau de Saint-André (Villeneuve) : inclut Augès, Châteauneuf Val-Saint-Donat, Mallefougasse et Mane.
Cette structuration montre que de nombreux villages, bien qu'appartenant au diocèse de Sisteron, étaient gérés administrativement et financièrement par de grandes abbayes extérieures jusqu'aux réformes de centralisation épiscopale.
🔎 II. Analyse croisée : le destin du Prieuré d'Aubignosc
L'étude approfondie du prieuré Saint-Julien d'Aubignosc, à la lumière des références croisées entre l'inventaire de Dom Besse et les sources locales (De Laplane, Abbé Féraud), permet de retracer une trajectoire historique en trois phases majeures : l'influence monastique, la crise sanitaire comme révélateur de liens, et la centralisation administrative du XVIIIᵉ siècle.
1. L'ère de l'autonomie monastique (XIe - XVe siècle)
Origines et rattachement à Cruis
Historiquement, le prieuré Saint-Julien était une concession de l'abbaye de Cruis ⁵.
À ce titre, il bénéficiait du privilège d'exemption de la juridiction épiscopale, une autonomie qui fut durant des siècles un point de friction majeur avec les évêques de Sisteron.
Sous ce régime, le prieuré fonctionnait comme une enclave monastique dont les revenus (dîmes et droits fonciers) remontaient à la maison-mère de Cruis. Plus tard, le passage au régime de la commende par décision papale a transformé cette gestion : les revenus étaient alors perçus par un prieur extérieur, bien que le lien juridique avec Cruis soit demeuré intact jusqu'au milieu du XVᵉ siècle.
Le conflit avec l'Évêché de Sisteron
Comme beaucoup de dépendances de l'abbaye de Cruis, Aubignosc a été au cœur des tensions entre l'abbaye et les évêques de Sisteron⁶.
L'abbaye de Cruis jouissait d'un privilège d'exemption : elle ne relevait pas de l'évêque mais directement du Pape.
Les évêques de Sisteron ont longuement lutté pour récupérer leur autorité sur ces terres... et leurs bénéfices !

2. Le rapprochement stratégique (XVIe siècle)
Aubignosc, terre de refuge : la peste de 1502
Un recoupement avec l'Histoire de Sisteron de De Laplane révèle un événement clé qui préfigure l'intégration d'Aubignosc au domaine épiscopal. En 1502, alors que la peste ravageait la cité de Sisteron, le Chapitre cathédral (l'évêque et ses chanoines) choisit de se réfugier dans la "vicairie" d'Aubignosc⁷.
Ce choix démontre deux réalités :
le prieuré était considéré comme un lieu sûr et salubre.
Malgré les querelles de juridiction, les liens organiques entre la ville et ce village étaient déjà très étroits, Aubignosc servant de base arrière logistique à l'administration diocésaine en temps de crise.

3. La fin du Prieuré et la centralisation (XVIIIe siècle)
L'étape pivot de 1456 : l'absorption de Cruis
Le déclin de l'abbaye de Cruis a entraîné celui de ses dépendances. En 1456, l'abbaye de Cruis elle-même est rattachée à la mense de l'évêché de Sisteron, ce qui augmenta les revenus de l'évêque d'environ 5 000 livres⁸.
Par cet acte, l'évêque devient "Abbé de Cruis" et prend le contrôle direct des prieurés rattachés, dont Aubignosc.
L'aboutissement de 1755 : la mutation vers le Séminaire de Sainte-Garde
En 1755, le prieuré d'Aubignosc est officiellement uni au séminaire de Sainte-Garde de Sisteron⁹.
Cette union marque la fin de son autonomie : ses revenus fonciers servent désormais à financer la formation du clergé diocésain dirigée par les Lazaristes.
L'héritage architectural
L'église Saint-Julien que l'on voit aujourd'hui au bas du village a été reconstruite en 1662, remplaçant probablement l'ancien sanctuaire médiéval du prieuré¹⁰.
Cette reconstruction, survenue entre l'absorption de Cruis (1456) et l'union au Séminaire (1755), marque la reprise en main du patrimoine paroissial par l'autorité diocésaine.
Ce que nous pouvons retenir
L'histoire d'Aubignosc, telle qu'elle se dessine à travers ces archives, nous enseigne que les structures religieuses de l'Ancien Régime n'étaient pas figées.
Nous pouvons retenir trois points fondamentaux :
La puissance des réseaux monastiques : pendant près de quatre siècles, Aubignosc a vécu sous l'orbite de Cruis, échappant à l'autorité locale de l'évêque. Cette "indépendance" montre la force des ordres réguliers (chanoines de Saint-Augustin) face au clergé séculier.
La résilience face aux crises : l'épisode de la peste de 1502 souligne la solidarité géographique entre la ville de Sisteron et ses villages périphériques. Aubignosc n'était pas seulement une source de revenus, mais un sanctuaire vital pour les élites religieuses en temps de détresse.
La naissance de l'administration moderne : le passage progressif de 1456 (absorption de Cruis) à 1755 (fondation du séminaire) illustre la naissance d'une gestion diocésaine centralisée. En sacrifiant les vieux prieurés monastiques au profit de la formation des prêtres (les Lazaristes de Sainte-Garde), l'Église préparait sa mutation vers une institution d'enseignement et d'encadrement social, quelques décennies seulement avant la tourmente révolutionnaire.
Notes de l'inventaire de la France Monastique (Dom Beaunier & Dom Besse)
¹ Il y a, en outre, un maître de musique et quatre enfants de chœur.
² Obituaire du chapitre de Saint-Mary à Forcalquier (1074-1593), par J. Roman. Digne, 1887, in-8.
³ Cant. Saint-Etienne, arr. Forcalquier. — Bibliographie : on conserve quelques pièces relatives à cette abbaye (XIVᵉ-XVIᵉ s.) aux archives départementales de Digne, sér. H. — Gallia christiana, I, 512-513. — Bouche, I, 236 ; II, 338. — Achard, I, 490. — Histoire de Sisteron, par De Laplane, II, 402-404. — Notice sur les communes du canton de Saint-Etienne, par Pelloux, 81-92. — Souvenirs religieux des églises de la Haute-Provence, 82-85.
⁴ Cant. Volonne, arr. Sisteron. — Dictionnaire historique et géographique de la Provence et du Comté Venaissin de l'abbé Achard, publié en 1787, I, 258.
Notes et références bibliographiques (chroniques locales)
⁵ Beaunier & Besse, Abbayes et Prieurés de l'ancienne France, t. II, p. 68 et 71 (Mention du lien entre Cruis et ses prieurés-cures).
⁶ De Laplane (Ed.), Histoire de Sisteron, t. II, p. 402-404 (Cité p. 68, note 1).
⁷ De Laplane (Ed.), Histoire de Sisteron, t. I (Source historique générale sur les mouvements du chapitre de Sisteron).
⁸ Beaunier & Besse, p. 68-69 (Texte principal sur l'union de Cruis à l'évêché par Callixte III).
⁹ Beaunier & Besse, p. 70, note 4 (Mention explicite de l'union au séminaire de Sainte-Garde).
¹⁰ Féraud (Abbé), Souvenirs religieux des églises de la Haute-Provence, p. 82-85 (Cité p. 68, note 1).
📌 Sources
BEAUNIER (Dom) & BESSE (Dom J.-M.), Abbayes et prieurés de l'ancienne France : recueil historique des archevêchés, évêchés, abbayes et prieurés de France, Tome II : "Provinces ecclésiastiques d'Aix, Arles, Avignon et Embrun", dans Archives de la France monastique, Vol. VII, Ligugé (Vienne) / Paris (Vve Ch. Poussielgue), 1909
Aubignosc, Bignosc, Abbaye de Cruis, Diocèse de Sisteron, Clergé provençal, Prieuré d'Aubignosc, Prieuré, Église Saint-Julien, Peste de 1502
