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L'éclipse des Brun (1765-1789)

De l’éclat d’une seigneurie à la poussière de la Révolution

L’ascension et la chute des derniers seigneurs d’Aubignosc, entre ambitions industrielles et naufrage financier.

L'histoire de la famille Brun d’Aubignosc, bien que concentrée sur une période relativement brève entre 1765 et 1789, offre un condensé saisissant des dynamiques sociales de la France des Lumières. Elle incarne l'ascension fulgurante d'une bourgeoisie de robe cherchant, par l'achat de charges anoblissantes et de terres seigneuriales, à s'ancrer dans l'aristocratie provençale.


En faisant l'acquisition de la terre d'Aubignosc (ou Bignosc) en Haute-Provence, les Brun ne s'offrent pas seulement un titre ; ils investissent dans un complexe hybride mêlant prestige féodal et ambitions industrielles, notamment à travers l'exploitation d'un moulin à papier. 


Cependant, cette trajectoire ascendante vient se heurter de plein fouet aux réalités financières précaires et aux bouleversements de la Révolution française.


Le récit de cette lignée, des fastes de la trésorerie générale d'Aix jusqu'au démantèlement de leur domaine, illustre la fragilité des nouvelles fortunes nobles face à l'effondrement de l'Ancien Régime. Entre stratégie de distinction et revers de fortune, voici l'histoire des derniers "seigneurs d'Aubignosc".


I. Identité et symbolique : l'invention d'un nom


La famille Brun, avant son anoblissement, appartient à la bourgeoisie de robe. Son identité se forge autour de l'acquisition de la terre d'Aubignosc (ou Bignosc), dont elle finit par adopter le nom ¹.


L’identité de la famille s’articule autour de la fonction royale et de la propriété foncière. Avant 1765, les Brun appartiennent à l’élite administrative (magistrats et officiers). Le tournant majeur est opéré par Laurent-Jacques Brun.


La charge (1764) 

En 1764, il est pourvu de la charge de Président Trésorier général de France au bureau des finances d'Aix. Cette charge est anoblissante, marquant l'entrée de la famille dans l'aristocratie de robe ² .


Le nom (1765)

Pour asseoir ce nouveau statut, il acquiert par contrat devant notaire, le 22 juin 1765, la terre de Bignosc (Aubignosc) aux héritières de Pierre de Laidet, identifiées comme les dames d’Eymar et de Sébastiani.


Dès lors, la famille lie son nom à ce territoire provençal pour devenir les Brun d’Aubignosc.

Ce processus correspond à une stratégie sociale caractéristique :

  • acquisition d’une terre

  • adoption d’un nom territorial

  • consolidation d’un statut noble



II. Contexte socio-géopolitique : un fief de la finance


1. Un investissement stratégique et industriel


L'achat d'Aubignosc représente un investissement massif : 145 000 livres soit environ 2,9 millions d'euros actuels. 

Ce montant comprend le domaine foncier et un actif industriel majeur et précieux : le moulin à papier situé sur le Jabron évalué à 25 000 livres. 


Ce moulin :

  • témoigne de l’insertion de la famille dans l’économie réelle provençale

  • s’inscrit dans un secteur en plein essor : la production de papier


L’ensemble forme un domaine hybride : seigneurial, économique et proto-industriel.


2. La chute financière et la fin de la seigneurie


Le fils, Laurent-Nicolas Brun, hérite de la terre. 


En 1789, il participe aux assemblées de la noblesse tenues à Sisteron dans le cadre de la préparation des États Généraux. Il y siège parmi les nobles possédant fiefs, rédigeant les cahiers de doléances et participant à l’élection des députés de la sénéchaussée. C’est l’acte final de sa reconnaissance sociale : il y représente l’autorité seigneuriale locale au moment précis où le système féodal bascule.

Lors de ces réunions, la noblesse locale débat souvent de la conservation de ses droits honorifiques et utiles (justice, chasse, banalités). Pour Brun, dont la fortune est déjà vacillante, le maintien de ces droits est une question de survie économique.


Derrière ce prestige, la situation financière est critique :

  • la transaction de 1765 n’a jamais été intégralement soldée

  • M. Brun reste redevable de 12 000 francs envers les anciennes héritières, soit une dette colossale d'environ 240 000 euros actuels. À titre de comparaison, cette somme représentait à l'époque près de la moitié de la valeur du moulin industriel du domaine, ou l'équivalent de 48 ans de salaire pour un ouvrier agricole de la région.


Après quelques années de tourmente liée à la Révolution française, M. Brun devient incapable d’honorer ses engagements financiers. Il perd le bénéfice de son acquisition.


Par un retour de droit, les anciens possesseurs (famille d'Eymar) récupèrent le domaine.


3. Le démantèlement


Après cette rétrocession : le château est vendu à M. Brès, les terres sont morcelées et vendues à divers particuliers.


Cela marque la fin du domaine seigneurial unifié et le passage à une propriété fragmentée. 


Avec la Révolution française :

  • les structures féodales s'effondrent

  • les terres d'Aubignosc deviennent biens nationaux dès 1790

  • les propriétés sont progressivement vendues ou dispersées

  • la famille Brun quitte alors la gestion du domaine d'Aubignosc mais conserve le nom territorial comme marqueur de sa dignité passée.



III. Chronologie et faits marquants 


  • 22 septembre 1745 : mariage de Laurent-Jacques Brun avec Victoire de Fresney à Strasbourg.

  • 1764 : Laurent-Jacques Brun accède à la charge de Président Trésorier de France à la généralité d'Aix.

  • 22 juin 1765 : acte notarié d'achat de la terre de Bignosc (Aubignosc).

  • 7 avril 1772 : alliance avec la famille Navarre de La Briquette, consolidant le réseau de la haute administration (Postes de Marseille).

  • 1789 : Laurent-Nicolas Brun représente la noblesse locale lors des assemblées de Sisteron.

  • Post-1789 :
    défaillance financière de M. Brun
    rétrocession du domaine aux familles d’Eymar et de Sébastiani

  • Fin XVIIIᵉ siècle :
    vente définitive du château à M. Brès
    démantèlement et morcellement des terres



IV. Postérité : un nom sans terre


L’épisode des Brun à Aubignosc est bref mais significatif :

  • ils sont les derniers titulaires de la seigneurie avant l’abolition des privilèges

  • leur chute est provoquée par la ruine financière


Conséquences :

  • fin de la noblesse foncière locale

  • transfert vers une bourgeoisie foncière (M. Brès) et des petits propriétaires


La famille Brun abandonne le domaine mais conserve le nom “d’Aubignosc”. Elle emporte ce nom dans de nouvelles carrières administratives, militaires, hors de la Haute-Provence. 



V. Ce que nous pouvons retenir


L’histoire des Brun d’Aubignosc illustre une trajectoire complète :


  • ascension par les charges

  • légitimation par la terre

  • investissement économique structuré

  • fragilité financière

  • effondrement sous l’effet de la Révolution


En quelques décennies, Aubignosc passe d’un outil d’ascension sociale à un actif financier en crise, puis à un espace morcelé post-féodal.


Notes


¹ Registres des Trésoriers Généraux de France (Généralité d’Aix)

² Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle. VII. Bré-Bur. - 1908 / par Chaix d'Est-Ange, Gustave (1863-1923)



📌 Sources

Cet article est le fruit d’un travail de recherche documentaire mené par l’association Les Amarines. Il s'appuie sur le croisement des fonds d'archives conservés aux Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence - fonds seigneuriaux (Digne-les-Bains) et des généalogies répertoriées dans l’Armorial de la noblesse.

Brun, Aubignosc, Archives départementales 04, Chronologie historique, Généalogie Alpes-de-Haute-Provence, Histoire de la Provence, Seigneurie du Bignosc, Seigneurs d'Aubignosc

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