
Foulques Bertrand (1010-1051)
Du chaos carolingien à l'indépendance de la Haute-Provence
Comment un comte a extrait ses terres de la Provence pour forger, depuis Aubignosc, un État souverain durant 150 ans.
Foulques Bertrand est une figure charnière de l'histoire médiévale du Sud-Est de la France.
Bien que titré « comte de Provence » sa vie durant, son action politique a jeté les fondements territoriaux de ce qui deviendra, un siècle plus tard, le comté de Forcalquier.
Son règne marque le passage d'une Provence carolingienne déclinante vers une féodalité organisée autour de bastions stratégiques.
I. Identité et symbolique
Foulques Bertrand de Provence, parfois désigné par les historiens comme Bertrand Ier de Provence, est un personnage du XIe siècle dont l’identité reste en partie reconstruite par l’historiographie moderne¹.
Les sources médiévales le mentionnent sous la forme latine Fulco Bertrandus, sans préciser systématiquement son titre exact².
Il apparaît comme comte de Provence en indivision avec ses frères après 1018, puis comme marquis de Provence après 1037, bien que cette titulature repose sur une interprétation des actes plutôt que sur une affirmation explicite constante dans les sources³.
Aucun blason ne peut lui être attribué, l’héraldique n’étant pas encore en usage en Provence à son époque⁴. De même, aucune devise n’est attestée.
Son identité symbolique relève donc essentiellement de son appartenance dynastique, de son autorité territoriale et de ses liens avec les institutions religieuses.
II. Les origines, l’ascension et la postérité
1010-1015
Au début du XIe siècle, le comté de Provence est encore théoriquement unifié, mais il est en réalité gouverné selon un système de co-souveraineté familiale⁵.
Cette organisation dynastique repose sur le partage des droits entre héritiers, ce qui fragilise considérablement l’autorité comtale.
Foulques Bertrand de Provence naît probablement entre 1010 et 1015. Il est le fils du comte Guillaume II/III (?) de Provence et de Gerberge de Bourgogne, ce qui lui confère une double légitimité aristocratique, provençale et bourguignonne.
Foulques Bertrand de Provence appartient à la dynastie issue des Bosonides, héritière de l’ancien royaume de Provence, et bénéficie d’un ancrage dynastique renforcé par ses liens avec la Bourgogne (par sa mère)⁶.
1018, un pouvoir fragile et partagé
La mort de son père en 1018 ouvre une période de crise.
Foulques Bertrand hérite du titre de comte avec ses frères. Cependant, cette accession précoce intervient alors qu'il est encore enfant, ce qui limite immédiatement sa capacité d'action réelle.
Le pouvoir effectif est alors assuré par la régence de sa grand-mère, la redoutable Adélaïde d'Anjou, qui doit maintenir l'autorité de la lignée face aux ambitions des seigneurs locaux profitant de cette minorité.
Les grandes familles aristocratiques, notamment celles des Fos et des Baux, contestent l’autorité des comtes, tandis que les structures féodales se développent rapidement.
L’intervention du comte de Toulouse⁷ en 1021 illustre cette instabilité.
Dans ce contexte, la Provence connaît une transformation profonde marquée par la montée des pouvoirs locaux et l’essor de la féodalité⁸.
Plus tard, fidèle à la tradition de l'indivision provençale, Foulques Bertrand règne conjointement avec ses frères, Guillaume IV et Geoffroi Ier.
Durant les premières décennies de son gouvernement, il tente de maintenir l’autorité comtale face aux révoltes nobiliaires et à l’émiettement du pouvoir (lutte contre les seigneurs rebelles, conflits régionaux, alliances variables). Toutefois, ces efforts s’inscrivent dans un mouvement de fond qu’il ne parvient pas à enrayer.
Bien qu'il soit souvent désigné par les historiens comme le "premier comte de Forcalquier", Foulques Bertrand porte de son vivant le titre de Comte de Provence. Sa sphère d'influence se déplace progressivement vers le nord et l'est du territoire, jetant les bases d'une principauté autonome⁹.
1037, l'axe de la Durance
Le tournant intervient après 1037, lorsqu’il accède au titre de marquis de Provence, devenant alors le principal représentant de la dynastie.
Cette élévation n’entraîne pas un renforcement du pouvoir central, mais plutôt une redéfinition de celui-ci à une échelle régionale. Son autorité s’exprime désormais à travers un réseau territorial structuré, centré sur la vallée de la Durance. Cette zone s’organise autour de :
Sisteron, verrou stratégique de la vallée de la Durance.
Forcalquier, qui devient progressivement un centre politique. En 1044, les sources diplomatiques attestent qu'il y détient un castrum (château fortifié). Ce choix n'est pas anodin : il s'agit de contrôler les routes commerciales et militaires entre les Alpes et la Méditerranée. Ce bastion lui permet de surveiller les routes transalpines et de s'émanciper de la tutelle d'Arles. C'est cette possession qui servira de base territoriale à ses descendants pour revendiquer le titre de "comte de Forcalquier" au siècle suivant.
Aubignosc (le Bignosc dans les chartes médiévales). Aubignosc apparaît comme une villa, c’est-à-dire un domaine rural organisé, intégré au patrimoine comtal. Situé entre Sisteron et Forcalquier, ce site joue probablement un rôle dans le contrôle des circulations et dans l’exploitation économique du territoire. Il ne s’agit pas d’une seigneurie autonome, mais d’un élément d’un réseau de dépendances qui assurent la présence effective du pouvoir comtal.
Son autorité s'étend sur un axe vital allant de Sisteron jusqu'aux confins du Luberon, faisant de lui le véritable maître de la Provence septentrionale. Le lien entre Foulques Bertrand et Aubignosc se manifeste particulièrement à travers le contrôle des péages et des droits de pâturage, essentiels à l'économie pastorale de l'époque.
III. Diplomatie et sources (les chartes)
Les principales traces de Foulques Bertrand proviennent de chartes, notamment celles du Cartulaire¹⁰ de l'abbaye de Montmajour et du Cartulaire de l'abbaye Saint-Victor de Marseille.
Ces documents, qui enregistrent des donations et des confirmations de droits, témoignent d’un pouvoir fondé sur la maîtrise foncière et sur les relations avec les institutions religieuses. Ils révèlent également un processus de redistribution des terres, qui contribue à l’affaiblissement de l’autorité comtale tout en structurant la société féodale.
1. Le Cartulaire de l'abbaye Saint-Victor de Marseille
C'est la source la plus riche. On y trouve plusieurs actes de donation ou de confirmation.
En 1018, il apparaît dans un acte collectif avec sa grand-mère Adélaïde d'Anjou et sa mère Gerberge.
En 1040, il effectue une donation importante de terres situées dans le futur comté de Forcalquier. Il dote richement l'abbaye, lui cédant des terres et des droits fiscaux. Ces actes, signés de sa main, sont les preuves les plus tangibles de son autorité.
2. Le partage d'Aubignosc en 1040
L'acte de 1040 est un document charnière pour l'histoire de la Haute-Provence. Foulques Bertrand intervient sur le territoire de la villa Albinosco (Aubignosc). Foulques décide d'en partager le territoire :
Le partage de la "Villa Albinosco" : la villa (au sens médiéval : un grand domaine rural hérité du modèle carolingien) est démembrée.
La part ecclésiastique : Il cède une partie des terres aux moines bénédictins de l'abbaye de Montmajour. L'abbaye devient propriétaire d'une portion des terres, des revenus et probablement des paysans d'Aubignosc. Cela permet aux moines d'y établir un prieuré ou une exploitation agricole directe. Ce don n'est pas seulement spirituel ; il introduit une puissance religieuse alliée dans une zone frontalière, garantissant la mise en valeur agricole et la stabilité sociale du secteur.
La part comtale : en conservant une portion de la villa, le comte maintient un contrôle direct sur ce verrou géographique, essentiel pour la circulation des marchandises et des troupes.Aubignosc, un verrou stratégique : l'intérêt de Foulques pour Aubignosc n'est pas lié au hasard. Le site occupe une position de carrefour : il contrôle le passage entre la vallée de la Durance et le massif des Monges, et se situe sur l'axe reliant Sisteron (siège de l'évêché) et Forcalquier (son nouveau centre de pouvoir).
La diplomatie par le don : en introduisant les Bénédictins de Montmajour à Aubignosc, le comte poursuit deux objectifs :
La "Paix de Dieu" : en installant des moines, il stabilise une zone souvent soumise aux exactions des petits seigneurs locaux.
La gestion des terres : les moines de Montmajour étaient des experts en mise en valeur des sols (drainage, irrigation). Ce don favorise le développement économique du secteur, tout en assurant au comte le salut de son âme... et la loyauté de l'Église.
En cédant une partie de ce territoire stratégique aux moines de Montmajour, il installe une enclave monastique au cœur de ses terres, transformant Aubignosc en un point de contact privilégié entre le pouvoir comtal et l'influence bénédictine.
3. Forcalquier, 1044
Forcalquier est explicitement mentionné comme un centre de pouvoir lié à Foulques Bertrand. Ce déplacement du centre politique marque une évolution majeure, car il annonce la formation future du comté de Forcalquier.
Aubignosc s’inscrit pleinement dans cet ensemble territorial, constituant l’un des points d’appui de cette nouvelle organisation.
La Charte de 1044 (Le "Castrum" de Forcalquier) est un document capital. Cet acte atteste pour la première fois que Foulques Bertrand possède le château de Forcalquier. C'est cette possession qui servira de base territoriale à ses descendants pour revendiquer le titre de "comte de Forcalquier" au siècle suivant.
Ces documents, qui enregistrent des donations et des confirmations de droits, témoignent d’un pouvoir fondé sur la maîtrise foncière et sur les relations avec les institutions religieuses. Ils révèlent également un processus de redistribution des terres, qui contribue à l’affaiblissement de l’autorité comtale tout en structurant la société féodale.
IV. 1051, postérité et fin de règne
Un protecteur de l'Église
Le règne de Foulques Bertrand est marqué par une activité diplomatique intense avec les grandes abbayes :
Saint-Victor de Marseille : En 1040, il dote richement l'abbaye, lui cédant des terres et des droits fiscaux. Ces actes, signés de sa main, sont les preuves les plus tangibles de son autorité.
Cluny et Montmajour : Il participe au mouvement de la réforme grégorienne, favorisant l'implantation monastique pour stabiliser ses frontières et légitimer son pouvoir sacré.
Décès et héritage
Foulques Bertrand s'éteint vers 1051 (le 27 avril ou le 9 mai selon les nécrologes). Il laisse un comté affaibli mais une nouvelle organisation territoriale durable. Le comté de Provence n’est plus une entité fortement centralisée, mais un ensemble de territoires dominés par des pouvoirs locaux.
Marié à une femme dont le nom reste incertain, probablement Hildegarde ou Ermengarde, il laisse plusieurs enfants, dont Guillaume Bertrand et Geoffroi. Ses descendants renforcent leur implantation en Haute-Provence et donnent naissance à la lignée des comtes de Forcalquier. Aubignosc reste dans cette sphère territoriale.
À sa mort, son domaine est partagé entre ses fils, Guillaume et Bertrand. Bien que le titre de "comte de Forcalquier" ne soit officiellement adopté qu'en 1110 par sa petite-fille Adélaïde (soit deux générations plus tard), l'œuvre de Foulques Bertrand est immense. C'est bien lui qui a su extraire cet ensemble cohérent de terres — incluant le secteur d'Aubignosc — de la masse du comté de Provence. En fixant son pouvoir à Forcalquier et en organisant des points d'appui stratégiques, il a créé l'embryon d'un État souverain qui restera indépendant pendant plus de 150 ans, jusqu'au milieu du XIIIe siècle.
V. Conclusion
Foulques Bertrand apparaît moins comme un grand souverain que comme un acteur de transition, ayant contribué à structurer un espace régional cohérent autour de la Durance. L’intégration d’Aubignosc dans ce système permet de mieux saisir la réalité concrète de son pouvoir, fondé sur un maillage de domaines et de points stratégiques plutôt que sur une autorité abstraite.

Notes
¹ Georges de Manteyer, La Provence du premier au XIIe siècle, Paris, 1908.
L'auteur a été l'un des premiers à isoler la figure de Foulques Bertrand et à expliquer comment sa part du comté de Provence est devenue le noyau du comté de Forcalquier.
² Cartulaire de Montmajour, éd. B. Guérard, Paris, XIXe siècle (formes latines des noms).
³ Jean-Pierre Poly, La Provence et la société féodale (879–1166), Paris, 1976.
⁴ Michel Pastoureau, Traité d’héraldique, Paris, 1979.
⁵ Poly, op. cit.
⁶ Manteyer, op. cit.
⁷ Poly, op. cit.
⁸ Florian Mazel, travaux sur la féodalité provençale.
⁹ Mazel, idem ; Poly, op. cit.
¹⁰ Un cartulaire est un recueil de copies de documents juridiques médiévaux, destiné à conserver et prouver des droits. Ces actes peuvent être des donations, des ventes de terres, des privilèges, des accords ou des droits.
📌 Sources
Cet article est le fruit d’un travail de recherche documentaire mené par l’association Les Amarines. Il s'appuie sur le croisement de sources primaires (notamment les chartes médiévales) et de sources secondaires issues de l’historiographie spécialisée.
Aubignosc, Comtes de Provence, Chronologie historique, Forcalquier, Histoire de la Provence, Moyen Âge Provence, Foulques Bertrand

