
L'héritage des Justas (1200-1550)
Trois siècles de fer et d'or à Aubignosc
Des noces comtales de 1206 au crépuscule d'une lignée : découvrez l'épopée de la famille qui a façonné notre vallée.
Tout commence en 1206 par une alliance matrimoniale aux enjeux colossaux. La famille de Justas, lignée noble provençale de premier plan, scelle son destin à celui des comtes de Forcalquier.
Par ce mariage fondateur, Pons de Justas reçoit en dot les seigneuries stratégiques d'Aubignosc et de Peipin, marquant le début d'un ancrage territorial qui durera plus de trois cents ans.
À travers leur histoire, c'est tout le théâtre complexe de la gestion féodale du Moyen Âge qui se dévoile : des mécanismes d'alliances aux droits de péage jalousement défendus, jusqu'à l'administration de la Provence au nom des plus grands rois. Mais comment cette puissance souveraine s'est-elle peu à peu transformée ?
Entre le faste des chevaliers de Malte et le testament décisif de la dernière héritière, Jeanne de Justas, plongez au cœur des archives d'une dynastie qui a façonné l'âme de notre vallée.
I. Identité et symbolique
La famille, qui a su traverser le Moyen-Âge avec autorité, possédait des armoiries distinctives :
Tiercé en face
L'écu est divisé horizontalement en trois parties égales.
1. d’argent à une aigle essorante de sable couronnée d’or (figure héraldique naturelle féminine employée dès les croisades).
Aigle essorante : se dit d'une aigle représentée au moment où elle prend son essor (les ailes levées mais pas encore totalement déployées).
La première partie montre un champ d’argent chargé d’une aigle essorante de sable couronnée d’or, symbole de puissance et d’élévation utilisé dès l’époque des croisades.
2. de gueules (rouge) à un lion d’or couronné de même.
La seconde partie est de gueules avec un lion d’or couronné, figure traditionnelle de noblesse, de courage et d’autorité seigneuriale.
3. face, ondée, enté d’azur et d’argent.
La troisième partie est composée d’une fasce ondée entée d’azur et d’argent, évoquant symboliquement l’eau, les rivières ou un territoire traversé par des cours d’eau.
II. Contexte politique et dynastique
Le cadre historique dans lequel évolue la famille de Justas est marqué par les mutations majeures de la souveraineté en Provence.
En 1245, à la mort de Raymond-Bérenger V de Provence, les comtés de Provence et de Forcalquier passent à Béatrix, qui les transmettra à son fils.
Ce dernier fondera la première maison capétienne d’Anjou.
Cette dynastie accumulera rapidement des titres royaux prestigieux (Sicile, Jérusalem, Chypre, Acre, Thessalonique, Hongrie et Bosnie), plaçant les Justas au cœur d'une structure administrative de haute importance.
III. Les origines et l'ascension (1206 – 1226)
L’ancrage historique de la famille débute formellement en 1206.
Cette année marque une alliance stratégique majeure : le comte de Forcalquier donne sa petite-fille, Béatrix, en mariage à Pons de Justas.
Par cette union, la famille reçoit en dot la terre de Peipin et la moitié de la seigneurie du Bignosc.
Les conditions de cette transmission étaient strictes :
si Béatrix décédait sans héritiers, les frères Justas en hériteraient conjointement.
si l’époux prédécédait sans héritiers, sa veuve hériterait conjointement avec son beau-frère.
IV. La consolidation de la puissance : autorité seigneuriale et administrative (1220–1226)
Le statut de la famille de Justas ne reposait pas uniquement sur ses alliances matrimoniales ; il était rapidement consolidé par des actes de gestion souveraine qui démontrent leur réelle assise sur leurs terres.
L’exercice de l’autorité seigneuriale
Dès 1220, les époux Justas affirment pleinement leur autonomie de décision au sein de leur domaine. Ils font preuve d’une autorité seigneuriale marquante en concédant, par acte officiel, une exemption du droit de péage¹ et de pulvérage² à la chartreuse de Durbon³.
Signification féodale
Cette mesure est capitale. Le péage et le pulvérage constituaient alors des revenus seigneuriaux « en espèces sonnantes » particulièrement convoités. Le fait qu'ils aient pu, de leur propre chef, exempter une institution religieuse de ces taxes prouve non seulement la richesse de leur fief, mais surtout leur pleine souveraineté juridique sur le territoire de Peipin-Aubignosc.
L’ascension dans l’administration comtale
Au-delà de leur domaine propre, la famille accède à des fonctions étatiques de haut rang au sein de l'appareil administratif provençal. Rodrigue de Justas, figure centrale de cette période, illustre parfaitement cette élévation sociale en exerçant la charge de baile de Provence jusqu’en 1226.
Rôle politique
En tant que « baile », il agissait comme un officier supérieur du comte, une fonction administrative et judiciaire de premier plan, équivalente à celle d'un préfet moderne. Ce rôle souligne que les Justas étaient des acteurs politiques incontournables, intégrés aux plus hautes sphères du pouvoir comtal, bien au-delà de la simple gestion de leurs terres d'Aubignosc et de Peipin.
V. Mutations féodales et gestion du fief (1310 – 1338)
Au XIVe siècle, la gestion du patrimoine se fragmente sous l'effet de besoins financiers ou de réorganisations seigneuriales.
En 1310, Isnard de Justas, agissant en qualité de tuteur et aïeul de Pons de Justas, procède à la vente de la moitié du péage de Peipin à Étienne et Pierre de Cellay, seigneurs de Noyers et de Quinson.
Pons de Justas aliène peu après l’autre moitié du péage, avec « autres effets », en faveur des mêmes sieurs de Cellay. Ainsi, ce droit passe en peu de temps de la famille de Justas à la famille de Cellay, qui l'exploite de 1310 à 1338.
VI. Le crépuscule de la lignée et le passage aux Glandevès (XVIe Siècle)
Le début du XVIe siècle marque un tournant décisif dans l'histoire de la maison.
La branche principale s'éteint avec Jeanne de Justas, dernier rejeton de la famille.
1505 – 1507 : par son mariage avec Hélion I Féraud de Glandevès Gréoux, Jeanne de Justas transfère les droits seigneuriaux sur ses terres.
1512 : le 7 novembre, Jeanne de Justas teste, organisant la transmission de son héritage.
1513 : à la suite du décès de Jeanne, son époux, Hélion de Glandevès, rend hommage pour la terre de Peipin, en qualité d’héritier, confirmant juridiquement le transfert du fief.
VII. Postérité
Si la branche principale s'est éteinte avec Jeanne, d'autres ramifications ont perduré.
En 1543, Antoine de Justas, seigneur du Bignosc, du Forest, de Peipin et de Noyers, est reçu chevalier de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Une branche cadette, établie dans le Var, a détenu la seigneurie d’Aiguines avant de s'éteindre au sein de la famille de Blacas.
VIII. Ce que nous pouvons retenir
L’épopée des Justas témoigne de la montée en puissance d’une noblesse provençale habile, capable de transformer des prérogatives seigneuriales — comme le péage ou le pulvérage — en leviers de gestion territoriale durable.
De l'alliance initiale avec les Forcalquier au XIIe siècle jusqu’à l'unification des grandes lignées au XVIe siècle, les Justas ont su naviguer avec perspicacité dans les eaux troubles des successions et des évolutions administratives.
Leur héritage n'est pas seulement celui d'un titre ou d'un domaine : c'est celui d'une sédentarisation du pouvoir qui a permis au Bignosc et à Peipin de s'inscrire durablement dans le paysage institutionnel de la Provence.

Notes
¹ Droit de péage : taxe perçue par le seigneur sur le passage des marchandises ou des personnes traversant son territoire (ponts, routes, rivières). C’est l’ancêtre de nos péages autoroutiers, mais à l'échelle locale.
² Droit de pulvérage : taxe spécifique à la Provence prélevée sur les troupeaux de moutons en transhumance. Le mot vient de la "poussière" (poussié) soulevée par les bêtes sur les chemins seigneuriaux.
³ Chartreuse de Durbon : monastère de l'ordre des Chartreux situé dans le massif du Dévoluy. Les donations à cette institution étaient un signe de prestige et de piété pour les seigneurs locaux.
📌 Sources
Cet article est le fruit d’un travail de recherche documentaire mené par l’association Les Amarines. Il s'appuie sur le croisement des fonds d'archives conservés aux Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence (Digne-les-Bains) et des généalogies répertoriées dans l’Armorial de la noblesse.
Aubignosc, Famille de Justas, Histoire de la Provence, Seigneurie du Bignosc, Généalogie Alpes-de-Haute-Provence, Peipin, Moyen Âge Provence, Glandevès



