
L'ascension des Michaelis (1400-1800)
Des conseils du Roi aux seigneuries de Haute-Provence
Découvrez l'épopée d'une lignée de robe et d'épée qui a marqué l'histoire d'Aubignosc.
Il est des noms qui s’inscrivent dans la pierre des bastides et le limon des terres provençales bien avant que les registres officiels n’en fixent l’orthographe. Celui des Michaelis — ou Miraëlis, selon que l’on écoute l’accent des notaires d’Aix ou la plume des abbés érudits — est de ceux-là.
Pour comprendre l’ascension de cette lignée, il faut remonter le temps jusqu’aux heures sombres et tourmentées de la fin du XIVe siècle.
Imaginez une Provence épuisée par les soubresauts de la guerre de Cent Ans, où les « Grandes Compagnies », ces mercenaires sans solde, écumaient les chemins entre Durance et Méditerranée, rendant chaque échange incertain et chaque récolte miraculeuse. C’est dans ce paysage de reconstruction, sous le regard du « bon » roi René et le règne de Louis III, que les Michaelis commencent à tisser leur destin.
De la figure de Jean, secrétaire royal dans les années 1420, jusqu’aux seigneurs du Bignosc et du Seuil, la famille a traversé les siècles en occupant les plus hautes charges : conseillers au Parlement, procureurs du pays, capitaines d'ordonnance. Aujourd'hui encore, au détour d'un chemin dans le quartier de la Vicairie¹, le « champ de Mikaëlis » subsiste comme un écho lointain de leur influence foncière.
Entre légitimité nobiliaire et ancrage local, voici le récit chronologique d'une dynastie qui, fidèle à sa devise « Sequor si non assequor », n'a cessé de marquer de son empreinte l'histoire de la Haute-Provence.
I. Identité et symbolique
Blasonnement : « D'or, à la fasce d'azur chargée de trois croix fleuronnées au pied fiché d'or, accompagnée de trois sempervives de sinople sans tige (petit artichaut des toits très répandu en Provence), à la bordure engrêlée de gueules ».
Supports : deux génies ².
Devise : « Sequor si non assequor » (Traduction : « Je poursuis, même si je n’y parviens pas. »).
II. Origines et implantation
La famille Michaelis, que certains auteurs orthographient Miraëlis, est une lignée ancienne de la ville d’Aix-en-Provence.
Les sources historiques présentent deux approches complémentaires :
les notes de l’abbé Ayasse (1855) : la descendance est tirée de Jean Miraëlis, conseiller et secrétaire de Louis III, roi de Sicile et comte de Provence (1417–1434), époux de Catherine de Rodulf. Cette présence ancienne est attestée par une terre au quartier de la Vicairie, encore nommée « champ de Mikaëlis ».
les Archives Départementales (AD 04) : traces de la filiation avec Jean Michaelis, notaire d’Aix, fils d'un marchand et d'une mère issue de la famille du juriste Simon de Tributiis (nommé au parlement d’Aix à sa création en 1502).
III. Contexte historique
La Provence a souffert, par contrecoup, de la guerre de Cent Ans (1337–1453).
Durant les périodes d'accalmie, les hommes d’armes, sans emploi ni solde, se livraient au pillage. Cette insécurité chronique durant toute la seconde moitié du XIVe siècle a entravé les déplacements, désorganisé les échanges et perturbé gravement les activités agricoles et pastorales.
Le poids des frais de guerre et des impôts a alourdi les budgets communaux. La politique des seigneurs d’Anjou a aggravé ce fardeau fiscal.
En 1481, la Provence rejoint la Couronne française.
Le "bon" roi René laisse derrière lui un comté à l'économie rudimentaire. La noblesse locale scelle avec le roi de France un traité d'union, la Constitution provençale, qui garantit que la province ne sera aucunement subalternée, mais cela ne durera que quelques décennies.
IV. Repères chronologiques et généalogiques
Les branches se sont développées sur les terres du Bignosc (Aubignosc) et du Seuil (Puyricard) :
1417–1434 : règne de Louis III, roi de Sicile et comte de Provence, dont Jean Miraëlis est le conseiller et secrétaire.
XV – XIVe siècle : période d'insécurité chronique (guerre de Cent Ans) entravant les échanges en Provence.
1478 (29 juillet) : André Miraëlis, fils de Jean Miraëlis, est coseigneur d’Allons. Il épouse Marguerite de Tributiis.
1481 : la Provence rejoint la Couronne française. La noblesse locale tente, via la « Constitution provençale », de maintenir une autonomie face à la position subalterne, mais sans succès durable.
1502 : création du parlement d'Aix. Famille d’anciens notaires, les Michaelis établissent leur filiation depuis Jean Michaelis, notaire d’Aix, dont le père était marchand et la mère appartenait à la famille du juriste Simon de Tributiis, nommé en 1502 au parlement d’Aix à sa création. Jean Michaelis laisse, entre autres, quatre fils qui feront les quatre principales branches de la famille. Nous développons ici la branche du Bignosc (Aubignosc) et du Seuil (Puyricard près d'Aix).
1526 : Jean Miraëlis II, fils d’André Miraëlis, épouse Marie de Roux. De ce mariage naissent cinq fils tous mariés : Claude, Honoré, Barthélemy, Esprit et Antoine.
Date non précisée (post-1526) : Honoré Miraëlis 1er, fils de Jean Miraëlis II, épouse Catherine de Bourdon. Il a pour enfants Raymond de Miraëlis et Gaspard de Miraëlis.
1594 : Raymond de Michaelis, fils d’Honoré Miraëlis 1er, est écuyer d’Aix (gentilhomme au service d'un chevalier ou d'un prince) et capitaine de 60 hommes d’ordonnance.
1609 : Raymond de Michaelis, coseigneur du Bignosc, rend hommage au roi Henri IV.
1617 (27 juin) : Honoré II de Michaelis, fils de Raymond, épouse Isabeau de Laurens (fille de Pierre et de Magdeleine d’Albertas). Isabeau de Laurens et Honoré II ont laissé trois fils : Jean-Antoine (aîné, seigneur du Bignosc), Paul (cadet) et Jacques (abbé du Bignosc). Note : Jacques était chanoine de Sisteron et prieur du Bignosc, le prieuré étant alors réuni à la mense épiscopale ³.
1635 : Honoré II de Michaelis, écuyer, co-seigneur du Bignosc et du Seuil, avocat au parlement de Provence, est déchargé du paiement des francs-fiefs.
1662 : Honoré II de Michaelis est élu second consul d’Aix et procureur du pays.
1667 : Jean-Antoine de Michaelis, fils d’Honoré II, épouse Catherine de Laidet, fille de Louis, seigneur de Montfort. Jean-Antoine et Catherine de Laidet ont eu « Paul et autres enfants » (selon les notes de l’abbé Ayasse).
1668 : jugement de maintien de noblesse pour Honoré II et ses fils.
1671 : Jean-Antoine de Michaelis, écuyer, co-seigneur du Bignosc et du Seuil, est élu second consul d’Aix et procureur du pays.
1694 : Paul de Michaelis, fils de Jean-Antoine, écuyer, co-seigneur du Seuil et du Bignosc, est reçu en l’office de conseiller du roi en la cour des Comptes, Aides et Finances de Provence, et devient conseiller honoraire.
1763 : la branche du Seuil et de Bignosc semble s'éteindre avec l'arrière-arrière-petit-fils de Raymond, Jean-André de Michaelis, chevalier et seigneur du Seuil et du Bignosc.
V. Ce que nous pouvons retenir
Au terme de ce parcours historique, les Michaelis apparaissent comme une figure emblématique de la petite noblesse provençale, celle de « robe et d'épée » qui a su, par la rigueur de ses charges et l'intelligence de ses alliances, s'élever et perdurer pendant quatre siècles.
De Jean, secrétaire royal sous Louis III, jusqu'aux derniers seigneurs du Bignosc et du Seuil, leur trajectoire illustre parfaitement les mutations de la Provence : le passage d'une terre marquée par les incertitudes de la guerre de Cent Ans à une administration structurée au sein du royaume de France.
Si la lignée s'est éteinte au XVIIIe siècle, son héritage survit non seulement dans les archives et les jugements de maintien de noblesse, mais aussi, plus concrètement, dans la toponymie locale, comme en témoigne encore aujourd'hui le « champ de Mikaëlis ».
En définitive, cette chronique nous rappelle que l'histoire d'Aubignosc et de la Haute-Provence ne s'est pas écrite uniquement par les grands événements nationaux, mais aussi par l'enracinement profond de familles comme les Michaelis, dont la devise, « Sequor si non assequor », souligne une persévérance qui aura, durant des siècles, marqué le paysage et la société provençaux.

Notes
¹ Le quartier de la Vicairie existe toujours à Aubignosc. Il se situe à l'est du vieux village, en direction de la Durance. Si vous cherchez "La Vicairie, Aubignosc" sur Google Maps, vous tomberez sur une zone de terres agricoles et quelques habitations. Malheureusement, le « champ de Mikaëlis » n'apparaît plus sous ce nom spécifique sur les outils de cartographie modernes.
² Les "génies" sont représentés sous les traits de figures juvéniles, souvent ailées. L'utilisation de Génies pour soutenir les armoiries symbolisait la protection divine, la sagesse ou la glorification de la famille.
³ Dans l'organisation de l'Église, la "mense" (du latin mensa, la table) désigne la part des revenus d'un diocèse affectée à l'entretien de l'évêque et à ses charges. Lorsqu'un prieuré est dit "réuni à la mense", cela signifie que ses terres, ses droits et surtout ses revenus ne sont plus gérés de façon autonome, mais sont directement rattachés au trésor de l'évêché.
En tant que chanoine de la cathédrale de Sisteron, Jacques appartient au conseil de l'évêque. Le fait qu'il soit également prieur du Bignosc ne signifie pas nécessairement qu'il y réside ou qu'il y exerce une vie monastique active. Le titre de "prieur" est ici une fonction bénéficiaire : il gère le domaine pour le compte de l'évêché.
Cette situation démontre le contrôle étroit de l'évêché de Sisteron sur les terres du Bignosc. Pour la famille de Michaelis, placer un fils dans une telle position permettait de maintenir une influence directe sur les revenus ecclésiastiques locaux tout en consolidant les liens stratégiques avec la hiérarchie de l'Église provençale.
📌 Sources
Cet article :
est le fruit d’un travail de recherche documentaire mené par l’association Les Amarines. Il s'appuie sur le croisement des fonds d'archives conservés aux Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence (Digne-les-Bains) et des généalogies répertoriées dans l’Armorial de la noblesse.
intègre les notes manuscrites de l'abbé Ayasse (1855), Notice historique sur Authon (Cote : 12 00 740, N° d'entrée : NC 01 921).
Michaelis, Aubignosc, Archives départementales 04, Chronologie historique, Généalogie Alpes-de-Haute-Provence, Histoire de la Provence, Moyen Âge Provence, Seigneurs d'Aubignosc


