
Aux origines d’Aubignosc
Un territoire façonné par la Durance
Découvrez comment la Durance et les premiers peuplements ont façonné le territoire bien avant la naissance du village. Une plongée dans les paysages et les traces les plus anciennes d’Aubignosc.
En rive droite de la Durance, lég èrement au sud de Sisteron, Aubignosc apparaît aujourd’hui comme un petit village provençal d'environ 650 habitants.
Mais son implantation actuelle résulte d’une histoire géographique et humaine très ancienne, intimement liée à la grande vallée durancienne, à ses voies de passage et à ses formes naturelles.
I. Un village construit sur une terrasse géologique
Le cœur d’Aubignosc s’est développé à partir d’une petite éminence boisée, une sorte de promontoire naturel qui domine la plaine de la Durance.
Depuis ce noyau ancien, le village s’étend aujourd’hui sur une large terrasse géologique, ancien lit consolidé du fleuve.
Cette terrasse accueille aussi deux axes modernes majeurs :
l’autoroute Aix–Gap,
l’ancienne route nationale 75, qui reprennent le tracé historique des routes nord–sud.
Ce positionnement, loin d’être fortuit, s’explique par la topographie favorable et par l’histoire multi-millénaire des voies qui longent le fleuve.
II. Deux plaines, deux visages : une commune entre Lure et Durance
Aubignosc se déploie entre deux plaines agricoles aux caractères très différents :
À l’ouest : la plaine au pied de la Montagne de Lure
Un espace agricole traditionnel, tourné vers les cultures sèches, encadré par le relief doux des contreforts de Lure.
À l’est : la plaine suspendue au-dessus de la Durance
Une deuxième terrasse fertile domine le cours du fleuve. Ses sols légers, riches en alluvions anciennes, témoignent de l’usage agricole ancien du secteur.
Au nord : le Riou, frontière naturelle avec Peipin
La commune est séparée de Peipin par une petite plaine traversée par un ruisseau, le Riou, dont Aubignosc possède presque l’ensemble du bassin versant.
Au sud : les collines des Roubines et des Amarines
Le paysage s’y resserre brusquement en un massif de collines abruptes d’un côté, plus douces et boisées de l’autre. Elles portent les toponymes anciens Roubines et Amarines, témoins d’anciens usages agro-pastoraux.
III. Un territoire habité depuis la Préhistoire
Les traces d’installation humaine à Aubignosc remontent très loin :
du matériel lithique¹ préhistorique a été mis au jour près de la Durance, notamment lors de sondages pour l’autoroute dans le secteur des Crouzourets ;
des découvertes archéologiques romaines confirment l’ancienneté de l’occupation.
Cette longue histoire permet de comprendre la logique d’occupation du sol : les hommes se sont installés là où le relief offrait protection, eau et voies naturelles de communication.
Voir l'article : Aubignosc : secrets enfouis aux Crouzourets
IV. Un hameau ancien, le Forest, et une ferme fortifiée, le Gravas
Le territoire communal comprend également :
le hameau du Forest, mentionné dès l’époque moderne, situé près d’un ancien itinéraire ;
le Gravas, identifié comme une ancienne ferme fortifiée ayant servi de maison seigneuriale.
Ces établissements secondaires témoignent de la structuration ancienne du territoire autour d’exploitations agraires et de points de contrôle.
V. Un paysage au service de l’histoire
Dès l’Antiquité et plus encore durant le Moyen Âge, Aubignosc occupe une position stratégique :
proximité immédiate des axes de passage,
surveillance de la vallée depuis les hauteurs,
accès à l’eau (sources, Riou, Durance),
terres agricoles sur deux terroirs distincts.
La topographie explique en grande partie :
l’implantation du village sur une colline facile à défendre,
la présence d’un castrum² (motte castrale) au sommet,
la position particulière de l’église, au pied de la butte, près d’une source et d’un chemin ancien.
Ces éléments, réunis dans un périmètre resserré, ont façonné l’identité d’Aubignosc et préparé le territoire à jouer un rôle important sur les routes antiques et médiévales.
VI. Le regard de l'érudit : Aubignosc en 1787
Pour comprendre l'état du village à l'issue de ces siècles de formation, le témoignage de l'abbé Claude-François Achard est inestimable. Dans son Dictionnaire de la Provence et du Comté-Venaissin (publié en 1787), il fige pour l'éternité le portrait du "Bignosc" tel qu'il existait juste avant les grands bouleversements de la Révolution.
Description historique (Achard, 1787) :
« AUBIGNOSC, dont le vrai nom est le Bignosc, en provençal lou Bignouesc, se nomme en latin Albignoscum.
Les anciens Seigneurs se qualifiaient Seigneur du Bignosc et non d'Albignosc. Ce village, situé à une lieue de Sisteron et sur la rive droite de la Durance, dépend de l'évêché et de la viguerie³ de cette ville.
On y compte un feu et trois quarts de feu⁴.
Les armes du lieu sont de gueules à la tour d'or terminée en pointe et maçonnée de sable.⁵ Autour de l'écu est écrit Aubignosc.
Le patron et le titulaire de la paroisse, desservie par un seul curé, est Saint Julien Martyr, dont on célèbre la Fête avec Bravade, Roumavagi, etc. le 28 du mois d'août.⁶
On y compte environ soixante habitants, dont la moitié occupe un hameau appelé la Forêt, dans lequel on a bâti en 1754 une succursale⁷ desservie par un prêtre ; mais les habitants de la Forêt sont obligés de faire la communion pascale et de recevoir la bénédiction nuptiale à la paroisse d'Aubignosc. Le Prieuré ayant été réuni en 1755 au Séminaire de Sainte Garde de Sisteron, l'évêque diocésain se réserva la nomination à la cure.
Le climat est beau et froid en hiver à cause des vents du nord qui y sont fréquents ; l'air y est pur, les maladies épidémiques y sont très rares. Le caractère des habitants est tel qu'on s'attend à le trouver chez des paysans qui n'ont pas le bonheur de recevoir une certaine éducation.
Le sol est assez bon ; un canal, dérivé d'une petite rivière qu'on nomme Jabron, arrose le territoire pendant trois jours de chaque semaine. Les productions principales consistent en blé, avoine, orge, épeautre et légumes. Il y a aussi des prés et des vignes, dont le produit suffit pour la boisson des habitants et pour la nourriture des bestiaux.
On voit encore deux ruisseaux ou torrents qui se nomment lou Rieou et Montrieou, dont les eaux tarissent en été. Les amandiers et les noyers y fournissent quelques fruits.
On écrit à Aubignosc par Sisteron. »
VII. Ce que nous pouvons retenir
L'examen du territoire d'Aubignosc, de ses racines géologiques à sa description à la fin de l'Ancien Régime, permet de dégager trois forces structurantes.
Une position stratégique héritée de la géographie
Le village ne s'est pas installé par hasard. Son édification sur une terrasse dominant la Durance, entre les collines des Amarines et le Riou, répond à un besoin millénaire de sécurité et de contrôle des voies de passage (de la route antique à l'actuelle A51).
Une dualité paysagère et humaine
Le territoire est marqué par une complémentarité constante. Celle des terres (plaine sèche vers Lure et plaine alluviale vers le fleuve) et celle des hommes (le noyau du village et le hameau du Forest), formant une communauté capable de s'adapter à son environnement.
Une identité ancrée dans le temps
Que ce soit à travers les vestiges préhistoriques des Crouzourets ou le témoignage de l'abbé Achard en 1787, Aubignosc — ou "Le Bignosc" — s'affirme comme une sentinelle de la vallée de la Durance. Sa capacité à gérer ses ressources, notamment l'eau du Jabron, et à maintenir ses traditions de bravade, témoigne d'une résilience qui traverse les siècles.

Notes
¹ Matériel lithique : ensemble d'objets (outils, éclats) en pierre taillée, caractéristiques des occupations de la Préhistoire.
² Motte castrale (ou Castrum) : fortification médiévale primitive, souvent installée sur une éminence (naturelle ou artificielle) pour surveiller le territoire.
³ Viguerie : ancienne circonscription administrative provençale. Le viguier y exerçait des fonctions de justice et de police au nom du souverain.
⁴ Feu / Trois quarts de feu : unité administrative sous l'Ancien Régime représentant un foyer fiscal. Cela servait de base pour le calcul de la taille (impôt royal).
⁵ De gueules à la tour d'or : en langage héraldique, "gueules" désigne la couleur rouge. Le blason d'Aubignosc représente une tour dorée sur fond rouge.
⁶ Bravade et Roumavagi : traditions provençales de fêtes votives. La bravade est un défilé en armes (souvent avec détonations de poudre) ; le roumavagi (ou romérage) désigne le pèlerinage annuel à la fête du saint patron.
⁷ Succursale : église de second rang dépendant d'une église paroissiale, créée pour assurer le service religieux dans les hameaux excentrés.
📌 Sources
Cet article s’appuie sur le travail documentaire et historique de Jeanine Bourvéau d'une part, et sur l'ouvrage Dictionnaire de la Provence et du Comté-Venaissin, de l'Abbé Achard (1787) d'autre part.
Jeanine Bourvéau‑Ravoux est une chercheuse et passionnée de patrimoine et d’archéologie locale impliquée depuis de nombreuses années dans la valorisation du patrimoine historique et archéologique du Pays de Forcalquier(Alpes‑de‑Haute‑Provence, France). Elle a été présidente puis présidente d’honneur de l’Association Patrimoine du Pays de Forcalquier, une association loi 1901 d’intérêt général dédiée à la conservation, à l’étude et à la mise en valeur du patrimoine régional, par le biais de publications, conférences, expositions et visites guidées. Dans ce cadre, elle a été directrice de publication de son bulletin annuel, où elle a contribué à de nombreux articles sur l’archéologie, l’histoire locale et la toponymie, ainsi qu’à l’organisation d’événements et d’expositions.
Elle est également connue pour ses recherches archivistiques, notamment la découverte de photographies inédites d’une collection archéologique historique conservée aux archives départementales des Alpes‑de‑Haute‑Provence, ce qui a enrichi la connaissance de collections anciennes et suscité des projets muséographiques.
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