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La chapelle du Forest

Une quête de foi au cœur des torrents

Comment une poignée de villageois a-t-elle réussi à faire plier l’évêché pour obtenir sa propre paroisse ? Plongez au cœur d'une lutte acharnée.

Imaginez le quotidien des habitants du hameau de la Forest au XVIIIe siècle : isolés, coupés du monde par des chemins boueux et des torrents infranchissables lors des intempéries, ils luttaient pour maintenir une vie spirituelle digne face à l'adversité. 

C'est à travers les notes manuscrites précieusement conservées par l'abbé Ayasse¹, vicaire de la paroisse d'Aubignosc au XIXe siècle, que nous redécouvrons aujourd'hui ce récit fascinant. 

Entre dévotion, conflits avec le clergé local et une ténacité exemplaire, l'histoire de la chapelle du Forest est celle d'une communauté qui n'a jamais cessé de se battre pour exister.

I. Naissance d'un sanctuaire : Jacques Chieusse et la dotation du Forest


Une initiative locale : la construction de la chapelle


Quelques écrits disent que Jacques Chieusse a fait bâtir la chapelle qui se trouve dans le hameau de la Forest ; est-ce pendant qu’il était vicaire du Bignosc, ou depuis qu’il était en retraite, je ne puis le dire. Toujours est-il qu’en 1689 il y avait un chapelain qui disait la messe dans cette église. Avant de mourir, il voulut la doter et, par acte du 14 octobre 1686 reçu par Me Corbon, notaire à Sisteron, il légua à cet édifice des terres situées dans le hameau afin que leurs revenus assurent la subsistance du chapelain.


Obligations spirituelles du chapelain


Dans cette donation, il prescrivit au chapelain de célébrer les offices selon un calendrier précis, le tout à l’intention du défunt et des siens :

  • Dimanches et fêtes : messe paroissiale.

  • Lundis : messe pour les morts.

  • Mardis : messe sous l’invocation de Saint-Jacques (patron du donateur).

  • Jeudis : messe en l’honneur du Saint-Esprit.

  • Samedis : messe sous l’invocation de la Sainte Vierge avec les litanies.


Une dotation financière importante


Jacques Chieusse dota la chapelle d'un capital de 2 400 livres, destiné à générer une rente annuelle de 120 livres pour le recteur, versée trimestriellement et par avance (registre du bureau de bienfaisance).


Note sur la valeur monétaire : pour donner une idée de l'importance de ce legs au XVIIe siècle, la livre tournois de 1686 ne peut être convertie avec une précision absolue, mais on estime généralement son pouvoir d'achat à environ 15-20 euros par livre actuelle. Le capital de 2 400 livres représenterait donc aujourd'hui une somme approximative de 36 000 à 48 000 euros. La pension annuelle de 120 livres correspondrait à environ 1 800 à 2 400 euros par an, constituant un complément de revenu régulier non négligeable pour un prêtre à cette époque.



II. L'équilibre fragile : entre autonomie et tutelle épiscopale


Le refus de l'autonomie paroissiale


Il faut remarquer que l’évêque de Sisteron, tout en envoyant un prêtre pour officier dans ce hameau et percevoir le revenu de cette fondation (dès 1686, avec le chapelain Bellon), se montra réticent à en faire une paroisse autonome. Il craignait manifestement un affaiblissement de l'autorité de l'église mère.


L'homologation de 1692 : un cadre strict


Pour encadrer cette situation, un acte est homologué le 10 février 1692 par Louis J. Thomas. Si l'évêque approuve la présence du chapelain et la gestion des fonds, il impose une restriction majeure :

  • le maintien des obligations au Bignosc : afin que les habitants du hameau ne se détournent pas de leurs devoirs, ils restent soumis à l'obligation d'assister au prône, à la messe et aux offices paroissiaux en l'église principale d'Aubignosc, sous peine de sanctions canoniques.

  • Le rôle du chapelain : il est formellement ordonné au prêtre de la fondation de se rendre à la paroisse du Bignosc chaque dimanche pour y célébrer la messe, privilégiant ainsi l'unité de la communauté paroissiale sur la proximité du hameau.


III. Entretenir et bâtir : la vie matérielle du sanctuaire


L'acquisition et les déboires des travaux


La communauté villageoise fit l'acquisition d'un logement destiné au chapelain et au vicaire Bougerel. Afin de rendre ce lieu habitable, les consuls² décidèrent d'engager des travaux de restauration. Les maçons de Peipin, le père et le fils Imbert, furent chargés du chantier après l'établissement d'un devis.

Cependant, le rapport de recette dressé par le sieur Carrelet de Sisteron le 16 novembre 1739 révéla une triste réalité : les travaux n'étaient pas conformes au devis initial. Malgré les injonctions des consuls, les artisans refusèrent d'obtempérer. Il fallut attendre le 16 février 1745 pour que le chapelain Jean Caïre saisisse la justice afin de contraindre les maçons à respecter leurs engagements contractuels.


L'investissement de 1757 : un effort financier pour la chapelle


Plusieurs années plus tard, afin de financer de nouvelles réparations nécessaires à la chapelle et au logement du prêtre, les consuls d'Aubignosc contractèrent un emprunt. Par acte notarié du 16 avril 1757 (rédigé par Me Motet, notaire à Peipin), ils empruntèrent 150 livres au curé du Bignosc, Jean François Cartonne. Cet emprunt devait être remboursé sur quatre ans, avec un intérêt au « denier vingt » (soit un taux de 5 % par an).

La réalisation de ces travaux témoigne de la détermination des habitants du hameau, qui venaient alors de remporter une victoire politique importante pour leur reconnaissance locale.


Note sur la valeur monétaire

L'emprunt de 150 livres : sur la base d'une équivalence approximative, cette somme représente aujourd'hui environ 2 200 à 3 000 euros.

Le taux d'intérêt au "denier vingt" : dans l'Ancien Régime, le taux était calculé par rapport au capital.

Le « denier vingt » signifie que la rente annuelle représentait 1/20ème du capital, ce qui correspond à un taux d'intérêt de 5 %. C'était un taux courant et standard pour les emprunts de l'époque.



IV. Le plaidoyer pour l'autonomie (1751-1752)


Ce paragraphe est issu du travail de retranscription minutieux réalisé par l'association « Les Amarines », permettant de mettre en lumière les conditions de vie réelles des habitants au XVIIIe siècle.


Le constat d'isolement : les dix motifs de la requête


Notre-Dame de la Forest n'était pas un "guéron" (terme local désignant ici une paroisse ou cure indépendante). Pour obtenir ce statut, les habitants adressèrent, le 18 mars 1751, une requête à Mgr de Sisteron. Ce document, véritable témoignage historique, énumérait les difficultés quotidiennes insurmontables qui les séparaient de l'église d'Aubignosc :

  1. L'éloignement : plus d'une demi-heure de marche.

  2. L'état des chemins : souvent impraticables par la boue et l'eau.

  3. L'accès difficile : obligation de traverser les champs privés pour éviter les zones périlleuses.

  4. La barrière naturelle : cinq torrents « inabordables » en temps de pluie, forçant les habitants à se rendre à Peipin plutôt qu'à Aubignosc.

  5. Risques sanitaires : danger manifeste de maladie lié à l'exposition au froid et à la pluie durant le trajet.

  6. Funérailles : grande difficulté à trouver des volontaires pour porter les défunts au cimetière.

  7. Mortalité périnatale : risques accrus pour les accouchées et décès d'enfants survenus lors des trajets vers le baptême.

  8. Instruction religieuse : incapacité pour les plus fragiles (enfants, vieillards, femmes enceintes) d'assister aux offices ou d'être instruits.

  9. Absence d'appel : les cloches de la paroisse sont inaudibles depuis le hameau.

  10. Démographie : le hameau compte plus de 104 personnes (28 foyers), sans compter les domestiques.


Les villageois du Forest se rendant à pied à l'église d'Aubignosc.
Les villageois du Forest se rendant à pied à l'église d'Aubignosc.

La contre-enquête et le refus épiscopal


L'évêque prit l'affaire très au sérieux et auditionna les témoins et la députation les 16 et 17 septembre 1751. Il ordonna au promoteur de l'officialité (l'officier de justice de l'évêché) de se rendre sur place en février 1752 pour vérifier ces dires.

Cependant, le projet se heurta à une opposition locale forte : le vicaire Bougerel contesta vigoureusement ces arguments, les qualifiant de « faux ou exagérés ». Il fit notamment remarquer, avec une pointe de mauvaise foi, que les cinq torrents « inabordables » se retrouvaient à sec après seulement quinze jours sans pluie. Cette intervention joua en défaveur des habitants : le rapport final fut négatif, et la demande de paroisse fut rejetée dans un premier temps.



V. L'aboutissement : vers l'autonomie paroissiale (1753-1845)


L'obtention de la paroisse


La démission du vicaire Bougerel en octobre 1753, justifiée par son âge avancé, marqua un tournant. Les habitants de la Forest saisirent cette occasion pour renouveler leur demande d'autonomie. 

En 1754, l'évêque finit par accéder à leur désir, bien qu'il imposa initialement deux conditions restrictives : l'obligation de célébrer la communion pascale et la bénédiction nuptiale à la paroisse mère d'Aubignosc. 

Ces contraintes furent toutefois assouplies peu après, puisque dès 1770, le prêtre de la Forest rédigeait lui-même les actes de l'état civil, preuve d'une autonomie administrative acquise.


Le choc de la Révolution et le renouveau


La Révolution française de 1789 bouleversa cet équilibre en supprimant la paroisse. Lors de la réorganisation religieuse de 1802, la situation ne fut pas rétablie par le Gouvernement. 

Malgré cela, la foi des habitants resta intacte : ils continuèrent à financer sur leurs propres deniers un prêtre pour assurer la messe dominicale et les services cultuels, avec l'aval de l'évêque de Digne. Il fallut attendre 1845 pour que, suite à de nouvelles instances, le statut officiel de paroisse soit enfin rétabli.

Ce que nous pouvons retenir


Au-delà de la simple chronique religieuse, le récit de la chapelle du Forest nous offre une plongée saisissante dans la vie rurale provençale du XVIIIe et du XIXe siècle. Ce que nous pouvons en retenir, c'est avant tout l'incroyable ténacité d'une communauté.

Loin de se résigner à leur isolement géographique, les habitants du hameau ont su s'organiser, mobiliser des ressources financières et porter leur voix jusqu'à l'évêché. Leurs démarches successives, les emprunts contractés, les travaux entrepris et les recours en justice témoignent d'une volonté farouche de faire reconnaître leur existence en tant que citoyens et paroissiens à part entière.

Le passage du statut de simple chapelle privée à celui de paroisse établie, par-delà les révolutions et les vicissitudes administratives, illustre la place centrale que tenait l'église dans la structuration sociale et identitaire de nos villages. Ce document, grâce à la plume patiente de l'abbé Ayasse et au travail de conservation des Amarines, nous rappelle que l'histoire d'un territoire se bâtit sur la persévérance de celles et ceux qui l'ont habité avant nous.



Annexe : chronologie des prêtres desservants


Voici la liste des hommes d'Église qui ont marqué l'histoire de la Forest, de ses débuts en tant que chapelle jusqu'à son établissement définitif en paroisse au XIXe siècle.


Ancienne paroisse (chapellenie)

1686 Bellon chapel.

1693 Bayle

1699 Gaudon

1740 Caire J.

1780 Suquet


Nouvelle paroisse (dès 1845)

1845 Jourdan

1852 Martin

1864 (vacance)

1866 Mosca

1867 Gorde

Notes


¹ L’abbé Joseph Ayasse a exercé son ministère à Aubignosc de 1861 jusqu'en septembre 1869. C'était un prêtre lettré, rigoureux et profondément attaché à sa paroisse. Contrairement à certains de ses prédécesseurs, il s'est montré extrêmement actif dans la gestion matérielle et spirituelle de l'église d'Aubignosc (rénovations, achats d'ornements, souci du patrimoine).

Sa contribution majeure réside dans son travail de "chroniqueur" de la paroisse. Il n'était pas seulement un curé en exercice, mais un véritable archiviste local. Il a pris le soin de compiler les registres, les testaments, les délibérations communales et les traditions orales pour reconstruire l'histoire religieuse du village depuis ses origines.

Dans ses notes, il fait souvent référence à ce que « les anciens » lui ont raconté. Il a agi comme un pont entre la mémoire vive du XVIIIe siècle (la période révolutionnaire, les souvenirs de la Terreur) et le milieu du XIXe siècle.

Il était animé par un sens aigu de la justice et du respect des engagements passés. Son action en 1864, où il a officiellement réclamé auprès de l'évêque et du maire le rétablissement d'un legs testamentaire (celui de Bougerel) qui n'était plus versé aux pauvres depuis la Révolution, montre un homme qui défendait les droits des indigents avec ténacité.


² Qui étaient les « Consuls » mentionnés dans les textes ?

Dans la Provence d'Ancien Régime, les consuls étaient les représentants élus de la communauté villageoise, l'équivalent de nos maires et adjoints actuels.

Leur rôle était fondamental pour la gestion locale :

  • Administration : Ils représentaient les intérêts des habitants auprès des autorités (seigneurs, évêques, intendants royaux).

  • Gestion financière : Ils étaient responsables de la levée des impôts locaux et de la gestion du budget de la communauté (le « compois »).

  • Travaux publics : Ils étaient chargés de passer les contrats pour les réparations des édifices communaux (comme ici pour la chapelle et le logement du prêtre).

  • Défense des droits : Ce sont eux qui portaient les doléances des habitants, notamment lors de la fameuse requête adressée à l'évêque en 1751, agissant en tant que véritables porte-parole du village.

En résumé : lorsque vous lisez que les consuls ont fait un emprunt ou cité des maçons en justice, il faut comprendre que c'est la collectivité des habitants qui agit légalement, par l'intermédiaire de ses représentants élus, pour défendre ses intérêts matériels et spirituels.



📌 Sources

Cet article s’appuie sur le travail documentaire et historique de l'abbé Ayasse et de l'association Les Amarines.

Aubignosc, Abbaye de Cruis, Bignosc, Diocèse de Sisteron, Clergé provençal, Histoire paroissiale, Prieuré d'Aubignosc, Le Forest d'Aubignosc

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