top of page

Aubignosc et Châteauneuf

Sur les traces du “Châteauneuf d’Aubignosc”

Entre château neuf, hospitalité monastique et territoires partagés, découvrez comment deux villages voisins ont formé, autrefois, un même ensemble féodal.

Les sources médiévales montrent qu’Aubignosc et Châteauneuf ont partagé, durant plusieurs siècles, une histoire étroitement liée. 


Notre article met en évidence une série de correspondances, de transmissions seigneuriales et d’indices topographiques qui suggèrent une relation beaucoup plus profonde qu’on ne l’imagine entre les deux territoires.


I. Une villa médiévale aux origines antiques


Aubignosc apparaît d’abord sous la forme d’une villa, c’est-à-dire un grand domaine agricole du haut Moyen Âge, souvent issu d’une exploitation d’Antiquité tardive¹.


Il est difficile de ne pas relier cette villa aux grandes découvertes gallo-romaines réalisées lors des fouilles de l’autoroute, au sud du village. 


🔎 Pour aller plus loin, lire les articles :



II. Le comte Bertrand et le château construit par Gautier


Une question essentielle se pose : comment le comte Bertrand de Provence possédait-il une part du château ?


La réponse est fournie par Jean-Pierre Poly : « Le comte avait acquis de la même façon (donation du château en comptant) la moitié du Châteauneuf construit par Gautier sur le terroir de la villa d’Aubignosc. »²


Ainsi :

  • Gualtarius (Gautier) avait construit un château sur le territoire de la villa d’Aubignosc,

  • le comte Bertrand en détenait la moitié, probablement à travers une donation en précaire,

  • les rapports exacts entre Gautier et Bertrand demeurent inconnus.

Le fait que Gautier ait édifié un « château neuf » implique l’existence d’un château vieux, probablement une motte castrale, type de fortification typique d’avant 1040.


On pourrait en voir la forme dans la colline du village actuel d’Aubignosc, à l’emplacement de l'ancien château d’eau.


🔎 Pour aller plus loin, lire l'article : Foulques Bertrand (1010-1051)



III. Qu’est devenu le « Châteauneuf d’Aubignosc » ?


Après les mentions originelles, on ne retrouve plus trace du Châteauneuf d’Aubignosc.

En revanche, vers 1220, apparaît dans divers textes un « Châteauneuf »³ — sans qualificatif — situé à la limite de Château-Arnoux : il s'agit de l’actuel Châteauneuf-Val-Saint-Donat.


Posons alors une hypothèse : s’agit-il du même château que celui construit par Gautier 180 ans plus tôt ?


Si tel est le cas, cela implique que la villa Albinosco était bien plus vaste que le territoire actuel d’Aubignosc et englobait aussi celui de Châteauneuf. Ce n'est pas impossible.


On sait, grâce au polyptyque de Waldade, que les villae mentionnées pouvaient présenter des superficies extrêmement variables. Ainsi, contrairement à ce qu’ont avancé certains auteurs, la villa Betorrida, située sur le territoire qui deviendra environ deux siècles plus tard Forcalquier, était bien plus étendue que le seul espace de la commune actuelle : elle englobait au minimum Niozelles et Fontienne. De la même manière, la villa Albinosco devait être nettement plus vaste que le territoire communal actuel et pouvait s’étendre jusqu’aux abords de Château-Arnoux-Saint-Auban et du Val-Saint-Donat.



IV. Plusieurs indices pourraient étayer cette hypothèse que Châteauneuf-Val-Saint Donat actuel soit le Château-neuf construit pas Gualtarius



1. Une partition du territoire d’Albinosco


Le château ne constituait pas l’unique bien cédé à l'Abbaye de Montmajour, et, d’après ce même acte, le territoire de la villa Albinosco a été divisé. En effet, une partie des biens de Bertrand a également été donnée à Montmajour.


2. Les liens avec Justas (Justacius)


En 1206, le comte de Forcalquier donne sa petite-fille Béatrix en mariage à Pons de Justas, et lui accorda, à cette occasion, la terre de Peipin ainsi que la moitié de celle d’Aubignosc. 

Or, en 1220, lorsqu’il est question de la terre de Châteauneuf-Val-Saint-Donat, la sentence³  qui l’attribue au comte de Forcalquier comporte cette clause restrictive : Salvo jure quod Justacius habet in Castronovo. Ne s’agit-il pas, dès lors, de la moitié d’Aubignosc précédemment concédée à Justas ?


🔎 Pour aller plus loin, lire l'article : L'héritage des Justas (1200-1550)


3. La présence ancienne des Antonins et la vocation d’accueil


Par ailleurs, il est établi que l'Abbaye de Montmajour, dont la mission comprenait la gestion de lieux d’accueil et de soins, a, à une certaine époque, confié ces fonctions à l’Ordre des Antonins⁴. 

Dans ce contexte, la présence d’une église Saint-Antoine à Châteauneuf-Val-Saint-Donat, au sein de l’ancien village perché, ne peut être considérée comme fortuite. Elle conduit à penser que ce « Châteauneuf » correspond bien à celui qui fut donné à Montmajour et que, par la suite, les Antonins, en tant que successeurs de l’abbaye, y ont maintenu une fonction d’accueil.


4. L’Ecclesia de Castro Novo (1274)


L’Ecclesia de Castro Novo est mentionnée dès 1274⁵. Placée sous le vocable de Notre-Dame de l’Étoile, elle relevait de l’Abbaye de Cruis, avant d’être rattachée en 1541 à la mense capitulaire de Digne-les-Bains. 

Les visites pastorales du XIXe siècle ne font état d’aucune chapelle rurale, précisant même qu’il n’en existait pas ; pourtant, à cette période, deux édifices subsistaient encore, bien qu’en ruine.


5. L’Hôpital des Pauvres (1272)


De plus, en 1272, il existait également un Hôpital des Pauvres dans le quartier des Chabannes, situé dans la plaine, au pied et à l’ouest de l’éminence du village perché de Châteauneuf-Val-Saint-Donat. Cet établissement est mentionné dans le Livre vert de l’évêché de Sisteron, recopié dans le manuscrit de Gastinel (folio 471), où l’on apprend que « le 14 des calendes de mai de l’année 1272, Pierre Charrée, commandeur de l’Hôpital des Pauvres situé aux Chabannes sous Châteauneuf, donna spontanément et de sa propre volonté sa personne et ses biens à l’évêque de Sisteron ». 

À cette époque, un hôpital était un lieu destiné à l’accueil et aux soins des pauvres, des malades et des voyageurs. Dès lors, l’origine de cet établissement ne pourrait-elle pas remonter à une fondation antérieure de l’Abbaye de Montmajour ?


6. L’église Sainte-Madeleine (vers 1180)


On relève également, sur le territoire de Châteauneuf-Val-Saint-Donat, la présence d’une église dédiée à Sainte-Madeleine, qui remonterait à 1180 et qui était entourée d’habitations. La tradition orale y situe l’existence d’un village de lépreux, hypothèse que semble conforter le vocable de l’église, habituellement associé aux lieux d’accueil de ces malades. Cet élément constitue un indice supplémentaire en faveur d’une vocation d’accueil et de soins propre au territoire de Châteauneuf.


7. Le toponyme Pleidieu / Plaidïeou


Enfin, un autre toponyme conservé sur le territoire de Châteauneuf-Val-Saint-Donat est celui du lavoir de Pleidieu⁶, du pré de Plaidïeou⁷ et du quartier de Pleidïeou. En réalité, ce nom, Playdieu, dérive de placiti dei, ancêtre des Hôtel-Dieu, lieux d’accueil et de soins qui, dans ce secteur, constituaient une annexe de l’Abbaye de Cruis. Ce toponyme constitue lui aussi un témoignage de la vocation d’accueil sur le territoire de Châteauneuf, et il pourrait avoir été hérité de l’Abbaye de Montmajour et des Antonins, avant d’être repris ensuite par l’abbaye de Cruis.



V. Ce que nous pouvons retenir 


Tous ces éléments suggèrent que c’est bien Châteauneuf-Val-Saint-Donat qui a été donné à l'Abbaye de Montmajour, connue pour sa tradition d’hospitalité et sa vocation à prendre soin des malades. Les édifices d’accueil — églises, hôpital des pauvres, toponymes liés aux soins — pourraient être la conséquence directe de cette donation.


Aucun document ne permet toutefois de prouver que Châteauneuf-Val-Saint-Donat ait été le lieu de création du Châteauneuf d’Albinosco, et cette hypothèse reste donc non confirmée.


Néanmoins, ce faisceau de présomptions rend cette hypothèse plausible, d’autant plus qu'aucune trace d’établissement d’accueil n’a été retrouvée sur le territoire d’Aubignosc.

Notes


¹ Rostaing Charles, Toponymie de la Provence depuis les origines jusqu’aux invasions barbares, thèse 1950.
² Poly, p. 155.
³ L’abbé Maurel, Monographie de Châteauneuf-Val-Saint-Donat, Forcalquier, Impr. Crest, 1891. Citation de la sentence arbitrale de Meyrargues (1220).
⁴ Recherches de Christiane Boekholt sur les Antonins.
⁵ Clouzot, Pouillés, p. 116.
Histoire de Châteauneuf, site de la mairie de Châteauneuf-Val-Saint-Donat.
⁷ Toponymie locale.


📌 Sources

Cet article s’appuie sur le travail documentaire et historique de Jeanine Bourvéau.

Relations féodales, Moyen Âge, Villa Médiévale, Albinosco, Châteauneuf d’Aubignosc, Châteauneuf-Val-Saint-Donat, Bertrand de Provence, Gautier, Gualtarius, Motte castrale, Pons de Justas, Abbaye de Montmajour, Ordre des Antonins

bottom of page