
La chronique des Eymar (1600-1800)
De Forcalquier à l’Europe, cinq siècles d’ascension provençale
Retracez le parcours de ces notaires royaux, propulsés au cœur de la diplomatie sous l’Empire.
Au cœur de la Provence, terre de libertés jalousement gardées, la famille d’Eymar incarne l’ascension fulgurante d’une lignée qui a su s'élever, génération après génération, jusqu'aux plus hautes sphères de l'État.
De l’humble et prestigieuse charge de notaire royal à Forcalquier au XVIIe siècle jusqu’aux sommets de la diplomatie européenne sous le Premier Empire, cette famille de la « noblesse de robe » a traversé deux siècles d'histoire française avec une capacité d'adaptation remarquable.
Anoblie par l'exercice de fonctions juridiques et administratives majeures, cette lignée s’inscrit dans le destin particulier d'une Provence qui fut, jusqu'à la Révolution, un État indépendant de droit.
À travers l'étude de leurs armoiries, de leurs alliances stratégiques et de leur gestion patrimoniale, cet article retrace le parcours de cinq générations de notables forcalquieréens.
Entre fidélité à leur ancrage territorial et service de la Nation, découvrez l’histoire d’une famille qui a su transformer ses charges royales en un héritage durable, jusqu'à devenir un acteur clé de la transition entre l'Ancien Régime et la modernité.
I. Identité et symbolique
La famille d’Eymar se distingue par des armoiries qui reflètent son statut et ses aspirations. La science du blason (l'héraldique) nous permet d'en décrypter le sens :
Le Blason : "D'or au chevron d'azur accompagné en pointe d'un cœur enflammé de gueules, au chef de sable chargé de trois molettes d'or."
La symbolique : l'Or et l'Azur, couleurs de prestige évoquant la noblesse et la loyauté.
Le Chevron : symbolise souvent la protection ou la charpente de la maison.
Le Cœur enflammé : symbole de dévotion, de zèle et de passion, souvent lié à l’engagement public ou religieux.
Les molettes (éperons) : rappellent la chevalerie et l'action militaire ou administrative. Le chef de sable (noir) : marque de distinction rappelant l'état de chevalier (écuyer).Période d'influence majeure : 17e - 18e siècle.
II. Le contexte : la Provence, un État "iure" indépendant
Installée à Forcalquier, la famille d’Eymar a été anoblie par charge au milieu du XVIIe siècle.
Son histoire s’inscrit dans le cadre particulier de la Provence, qui fut un état indépendant de 855 à 1481 (tour à tour royaume puis comté).
Elle s'unit à la France « comme un principal à un autre principal (...) sans que à la couronne [de France] comté et pays de Provence ne soient subalternés ».
Ce statut sera conservé jusqu’à la Révolution, les États de Provence rappelant encore en 1789 qu'ils sont « iure »¹ (de droit) indépendants de la France !
III. Chronologie et faits marquants
1650 : Antoine Eymar, le service du Roi
Né le 15 janvier 1600 à Ongles, il est le fils de Pons Eymar (lui-même notaire). Antoine devient notaire royal de Forcalquier de 1624 à sa mort en 1677 (provisions d'office ² reçues dès le 23 août 1623).
Le statut
Le notaire royal est nommé par le roi par des lettres de provision d'office ² afin d'exercer dans un village défini. Il tient ses provisions du roi, à la différence des notaires des seigneurs, qui tiennent leur commission du seigneur de la justice où ils sont reçus.
L'influence
En plus de son office de notaire, il occupe la fonction de procureur au siège de la ville. Marié à Lucrèce de Bandoly en 1627, il s'éteint à 77 ans et est inhumé le 29 mai 1677 au couvent des Cordeliers.
1680 : Jean-François Eymar, l'ancrage territorial
Fils d’Antoine Eymar et de Lucrèce de Bandoly, il est baptisé le 24 juillet 1646 en l’église Saint-Mary de Forcalquier. Sa vie marque une étape clé dans l'ascension de la famille, passant du monde de la basoche ³ à celui de la gestion municipale et militaire.
Carrière et fonctions publiques :
Viguier ⁴ de Forcalquier : les archives départementales (Série B) mentionnent qu'en 1678, il exerce déjà ses pouvoirs de viguier ⁴ en nommant un « sergent royal et vigueiral ». Son rôle est central : il prête serment de garder les privilèges et libertés de la ville et reçoit le « bâton du Roi », symbole de son autorité judiciaire et de police.
Capitaine pour le Roi : il sert au « siège ⁵ de Forcalquier », une fonction militaire locale de commandement.
Premier Consul : il dirige l'administration de la ville, une position qui confirme son rang de « bourgeois » dominant dans la hiérarchie locale.
Patrimoine et alliance :
Acquisition du Bignosc : c’est sous son impulsion que la famille devient propriétaire terrien en achetant ce domaine à la famille de Laidet, marquant ainsi l'entrée de la lignée dans la possession seigneuriale.
Mariage : il épouse le 17 mai 1668 Catherine Gassaud (fille d'un marchand bourgeois). Ce mariage renforce les liens de la famille avec la haute bourgeoisie commerçante de la région.
Il meurt à l'âge de 54 ans et est inhumé le 14 novembre 1700 dans le couvent des Cordeliers à Forcalquier, lieu de sépulture privilégié de l'élite locale.
1730 : François d’Eymar du Bignosc, l'apogée des charges
Fils de Jean-François Eymar et de Catherine Gassaud, il est baptisé le 18 octobre 1671. Il représente la génération qui fait basculer définitivement la famille dans la haute noblesse de robe provençale par l'accumulation de charges prestigieuses.
Carrière et honneurs :
Lieutenant général en la sénéchaussée de Forcalquier : il acquiert cette charge le 18 mai 1726. La sénéchaussée étant le siège de la justice royale, il devient l'un des magistrats les plus puissants de la région de Forcalquier.
Maire perpétuel alternatif et mi-triennal de Forcalquier : il exerce la direction de la ville en alternance, une fonction créée par l'édit royal de 1692 pour financer les guerres de Louis XIV, mais qui confère un prestige immense à son détenteur.
Conseiller secrétaire du Roi : il entre à la Chancellerie de Provence près le Parlement d'Aix. Cette charge est dite "savonnette à vilains" car elle confère la noblesse héréditaire au premier degré après 20 ans d'exercice (ou en cas de mort en charge).
Patrimoine et alliance :
Seigneur du Bignosc et de la Forest : il consolide le domaine foncier familial. Le fief de "La Forest" (ou Le Forest) vient compléter l'assise territoriale du Bignosc.
Mariage (1712) : il épouse Charlotte de Robineau des Laidet-Sigoyer, issue d'une famille de la noblesse d'épée. C’est elle qui apportera dans le patrimoine familial le fameux moulin à papier sur le Jabron en 1739.
Il s'éteint à Forcalquier le 11 juin 1754, à l'âge de 82 ans. Son testament confirme sa piété et son rang, demandant à être enterré dans la chapelle familiale.
1765 : Louis Joseph François d’Eymar, la cession du domaine
Fils de François d'Eymar et de Charlotte de Robineau des Laidet-Sigoyer, il est baptisé le 31 août 1713. Avocat de formation, il représente la transition entre la gestion seigneuriale traditionnelle et la gestion de fortune immobilière avant la Révolution.
Carrière et titre :
Avocat au Parlement de Provence : il exerce au prestigieux Parlement d'Aix. Ce titre est l'un des plus respectables du 18e siècle, marquant l'appartenance à l'élite intellectuelle et juridique de la province.
Seigneur du Bignosc : il hérite du domaine à la mort de son père en 1754, mais son mode de vie semble s'être davantage tourné vers les cercles juridiques et urbains.
L'acte historique du 22 juin 1765 :
Il prend la décision majeure de céder le berceau foncier familial. Par contrat passé devant notaire, il vend la terre de Bignosc à Messire Laurent Jacques Brun, président trésorier général de France.
Détails de la vente :
120 000 livres pour le domaine foncier (env. 2,2 millions d'euros)
25 000 livres pour le moulin à papier (env. 700 000 euros). Ce moulin, situé sur le Jabron, avait été acquis par sa mère en 1739 et représentait un actif industriel précieux pour la fabrication de papier, alors en plein essor.
Patrimoine et Alliance :
Il épouse Marie-Anne de Gassendi (d'une famille de petite noblesse et de savants de la région de Digne), renforçant les liens de la famille avec les réseaux intellectuels provençaux.
Bien qu'il ait vendu le domaine seigneurial, il conserve son statut et ses privilèges, résidant principalement dans son hôtel particulier à Forcalquier.
Il meurt le 14 mars 1792, en pleine tourmente révolutionnaire, à l'âge de 78 ans. Sa disparition marque la fin de l'ère des seigneurs du Bignosc au sens féodal du terme.
1789 : Ange Marie d’Eymar, la scène nationale
Né à Forcalquier le 8 septembre 1747 et baptisé le lendemain en l'église Saint-Mary. L'enfant est issu du mariage légitime de"Messire Louis Joseph François d'Eymar, seigneur du Bignosc, et de noble dame Marie-Anne de Gassendi".
Surnommé le « Comte d’Eymar », il incarne la noblesse éclairée du XVIIIe siècle, mêlant carrière politique, diplomatie et passion pour les arts et les sciences.
Le tournant de la Révolution (1789 - 1791) :
Élection : le 15 avril 1789, il est élu député de la noblesse pour la sénéchaussée de Forcalquier aux États Généraux.
Un noble libéral : ami de Mirabeau, il est l'un des premiers députés de la noblesse, des Basses-Alpes, à se rallier au Tiers-État pour former l'Assemblée Nationale Constituante (de 1789 à 1791).
L'influence de Rousseau : grand admirateur de Jean-Jacques Rousseau, il propose en décembre 1790 de lui rendre les honneurs nationaux, contribuant ainsi au transfert des cendres du philosophe au Panthéon.
Carrière diplomatique et internationale :
Ambassadeur à Turin : il est envoyé en mission diplomatique en Italie. Son rôle est déterminant lors des négociations de la Paix de Campo-Formio (1797) qui met fin à la première coalition contre la France.
L'homme de culture : passionné de musique, il se lie d'amitié avec le célèbre violoniste Viotti à Turin et publie des écrits sur l'expression musicale.
Le Haut Fonctionnaire de l'Empire :
Préfet du Léman (1800 - 1802) : nommé par Napoléon Bonaparte dès l'an 8, il devient le premier préfet de ce département (dont le chef-lieu était Genève).
Héritage à Genève : il y manifeste son esprit des Lumières en faisant ériger une statue à Voltaire et en soutenant les travaux du géologue Dolomieu.
Il s'éteint à Genève le 11 janvier 1803 à l'âge de 55 ans. Son cœur est transporté à Paris et repose au cimetière du Père-Lachaise auprès de son épouse, Anne Catherine Rosalie Decourt.
IV. Ce que nous pouvons retenir
Une ascension par la charge
La famille s'est illustrée par des fonctions juridiques et administratives prestigieuses (notaire royal, viguier, lieutenant général), symbole d'une noblesse de robe influente.
L'importance du patrimoine
L'acquisition puis la vente du domaine du Bignosc illustrent la puissance financière de la lignée, avec des transactions atteignant l'équivalent de près de 3 millions d'euros actuels.
Une dimension européenne
Partis de Forcalquier, les d'Eymar ont fini par jouer un rôle diplomatique international majeur, notamment lors du traité de Campo-Formio.
Le particularisme provençal
L'histoire de la famille s'inscrit dans une Provence "indépendante de droit", une nuance politique fondamentale que les d'Eymar ont portée jusqu'aux États Généraux de 1789.

Notes
¹ « Iure » : terme juridique latin signifiant « de droit ». Ici, il souligne la particularité institutionnelle de la Provence sous l'Ancien Régime, qui conservait ses propres privilèges, ses États provinciaux et son autonomie administrative face au pouvoir royal centralisateur, agissant ainsi comme une entité politique distincte au sein du royaume de France.
² « Lettres de provision d’office » : acte royal par lequel le souverain nommait officiellement un titulaire à une charge publique (notariat, magistrature, finance). Ces provisions conféraient une légitimité juridique et la possession pleine et entière de l'office, le rendant souvent vénal, c'est-à-dire transmissible ou cessible contre rémunération, ce qui constituait le fondement de la fortune des familles de la noblesse de robe.
³ « Monde de la basoche » : terme traditionnel désignant l'ensemble des gens de justice, avocats, procureurs, clercs et officiers de loi. Sous l'Ancien Régime, la « Basoche » formait une corporation structurée et influente qui, au-delà de sa fonction juridique, entretenait une culture propre, faite de traditions corporatives et d'une importance sociale majeure dans les villes parlementaires.
⁴ La viguerie est la juridiction locale, seigneuriale, la plus petite, ne traitant pas de la haute justice pour ne s'occuper que des affaires courantes (la voirie).
Elle est administrée par un viguier, c'est-à-dire un juge dont les compétences varient, selon les régions et les époques, du juge de cour d'assises à celui de juge de paix rural.
⁵ « Siège de Forcalquier » : terme désignant ici l’autorité juridictionnelle locale, soit l’ensemble des tribunaux et instances de justice (bailliage ou sénéchaussée selon les époques) établis dans la cité. Ce « siège » représentait le pouvoir judiciaire royal dans la région ; y exercer une fonction (notaire, procureur, juge) conférait une autorité publique et un prestige social immédiats au sein de la cité forcalquieréenne.
📌 Sources
Cet article est le fruit d’un travail de recherche documentaire mené par l’association Les Amarines. Il s'appuie sur le croisement des fonds d'archives conservés aux Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence (Digne-les-Bains) et des généalogies répertoriées dans l’Armorial de la noblesse.
Eymar, Aubignosc, Chronologie historique, Archives départementales 04, Généalogie Alpes-de-Haute-Provence, Histoire de la Provence, Forcalquier

