
Le destin des Laidet (1100-1850)
Des remparts de Gap aux seigneuries de la vallée
Suivez le sillage d'une lignée de caractère, entre prouesses chevaleresques et parchemins notariés.
Plonger dans l'histoire de la famille de Laidet, c'est remonter le fil du temps au cœur de la Provence, là où les archives poussiéreuses de l'abbé Ayasse et les vieux parchemins notariés nous murmurent les récits d'une lignée indissociable des terres d'Aubignosc et de Sigoyer.
Des exploits légendaires de Guillaume de Laidet au XIe siècle jusqu'aux bouleversements de la Révolution française, ce récit retrace l'ascension et le rayonnement d'une maison qui a su graver son nom dans la pierre des châteaux et la mémoire des hommes du Sud.
I. Identité et symbolique
Devise : « Turris Fortitudo Mea » (Ma tour de force).
Période : XIe au XIXe siècle.
Origine du nom : surnom donné à Guillaume de Laidet, décrit comme étant « laid et de petite taille », mais reconnu pour sa « grande noblesse de cœur ».
Armoiries :
Blasonnement : « De gueules, à une tour ouverte et pavillonnée d'or, maçonnée de sable. »
Variante (Dictionnaire de Provence, 1785) : « De gueules à la tour d'or, ouverte en pointe et maçonnée de sable » .
Supports : écu en cuivre couronné entre deux palmes aux armes des Laidet.
Inscription monétaire : « VOTAQVE. SERVATI. SOLVENT » (tradcution : « Ils s'acquittent de leurs vœux envers celui qui les a sauvés.» )
Particularité : au revers de l'écu, on trouve l'inscription « Aubignosc ».
II. Les origines et les deux branches
La famille en Provence se rapporte à deux branches principales prouvant leur descendance sur plus de deux cents ans (1440-1660) :
branche des seigneurs de Vaumeil et de Jarjayes : remonte à Antoine Laidet, seigneur en partie de Vaumeil, de Salignac et d'Entrepierres, dont le fils François épousa Marguerite de Matheron en 1440.
Branche des seigneurs de Sigoyer : remonte à Jacques Laidet, seigneur de Sigoyer, qui fit son testament en 1468. La branche d'Aubignosc est issue de cette branche (soit par les seigneurs de Montfort, de Calissanne ou directement de Sigoyer).
III. Chronologie et faits marquants
Moyen-Âge (Origines)
Guillaume de Laidet : comte de Gap, lieutenant et chambellan d'Amédée V, Comte de Savoie. Il s'illustre par sa bravoure au XIe siècle en chassant les Sarrasins de Gap. Il donne la moitié de la ville à l'évêque.
La légende de la tour : poursuivi par les Sarrasins entre Sisteron et Forcalquier, Guillaume implore le secours divin et aperçoit une lueur le conduisant vers une tour. Il s'y retranche et se défend si bien qu'il taille en pièces ses ennemis. Il fait bâtir en ce lieu un château nommé Lux (Lumière) et une chapelle. C'est l'origine de la devise « Ma tour de force ».
XVIe et XVIIe siècles (expansion et alliances)
1550
Les seigneurs du Bignosc, de Sigoyer (près de Tallard), Calissanne (étang de Berre) et Fombeton (près de Valernes) descendent de Pierre et Antoine de Laidet, lesquels descendent du marquis de Charence et de Guillaume de Laidet.
Cette famille présente de nombreuses branches ; nous nous concentrons ici sur la branche des seigneurs de Sigoyer et du Bignosc.
1580-1586
La famille des Laidet fut probablement anoblie par charge de conseiller au Parlement au 16e siècle, avec Jean-Louis de Laidet, marquis de Sigoyer et conseiller au Parlement de Provence en 1586.
Louis de Laidet : fils de Jean-Louis de Laidet et de Jeanne de Châteauneuf, il représente la branche des seigneurs de Bignosc et de Montfort. Conseiller au Parlement de Provence et substitut du procureur général, il s'allie à la maison de Michaelis en épousant Jeanne de Sigoin, dame de Beaulieu (ou Chaulieu) (près de Sisteron).
1650
Jean IV de Laidet, fils de Louis de Laidet, seigneur du Bignosc, de Montfort et Jarjayes (au-dessus de Tallard), est avocat à la cour. Il épouse Anne de Thibaut de Tisani (fille de Pierre) à Aix.
Ils ont un fils unique, N... de Laidet, qui devient capitaine dans le régiment d'infanterie de Lyonnais (du Royaume de France). Il épouse sa cousine, Claire de Laidet.
1663 (12 mai)
L'abbé Ayasse cite la pièce suivante : « jay rescu de mestre Jan Chieusse comme trésorier de la comunauté du bignosc seze livres dix sous, droit de laus¹ que ladite com=me devet pour la quite, le 12 may 1663. Le s. du Bignosc. »
Mention d'un paiement de 16 livres 10 sous par Jean Chieusse (trésorier du Bignosc) pour le droit de laus¹.
Fin XVIIe - Début XVIIIe
1671 (janvier) : Jean de Laidet, seigneur du Bignosc, achète à noble Charles le Camus, seigneur de Peipin, qui venait de faire construire un canal, le droit de prendre l'eau de ce canal pendant 3 jours et 2 nuits pour arroser ses terres de la vicairie. Il paraît que les Michaëlis rentrent (transmettent) la seigneurie aux Laidet à cette époque.
1676 (13 novembre) : cinq ans plus tard, par acte reçu par Me Roquet notaire à Digne, Jean de Laidet fait construire le canal d'arrosage de la vicairie jusqu'au lieu-dit Maurieu, et donne aux propriétaires le droit d'arroser.
1714 (2 novembre) : testament de Messire Jean de Laidet reçu par Me Ricandy notaire à Sisteron. Il donne six cents livres aux pauvres du Bignosc.
1715 (30 novembre) : mort de Jean de Laidet à Sisteron. Il est transporté au Bignosc et enseveli dans la tombe de la chapelle Saint-Jean-Baptiste (registre de paroisse).
L'aménagement du canal de la Vicairie : un acte de cohésion sociale (1676)
L’acte passé le 13 novembre 1676 devant Maître Roquet, notaire à Digne, marque un tournant décisif dans l’organisation rurale de la seigneurie d’Aubignosc. Jean de Laidet, en faisant construire le canal d'arrosage de la Vicairie — ainsi nommé car ses revenus étaient historiquement liés à l’entretien du vicaire — ne se contente pas d’une simple infrastructure technique. En prolongeant cet ouvrage jusqu'au lieu-dit Maurieu (secteur stratégique situé aux confins de la commune vers Peipin), il réalise un investissement majeur pour l'irrigation des terres hautes.
Le point le plus singulier de cet acte réside dans la clause de partage : Jean de Laidet accorde aux propriétaires des fonds traversés par le canal le droit d'arrosage. Ce geste, qui dépasse la simple compensation pour servitude de passage, témoigne d'une volonté de développement partagé.
En permettant aux paysans locaux de bénéficier de l'eau achetée à prix d'or à la seigneurie de Peipin en 1671, le seigneur transforme une ressource privée en un levier de prospérité pour toute la vallée. Cette gestion "en bon père de famille" a permis de stabiliser les cultures maraîchères et les prés de fauche, gravant durablement le nom de Maurieu dans la mémoire hydraulique et notariale d'Aubignosc.
XVIIIe siècle (fin de la seigneurie)
1736 : Messire Joseph de Laidet est seigneur du Bignosc. Source manuscrit de l'abbé Ayasse : « On trouve en 1736 Joseph de Laidet, seigneur du Bignosc ; il est probablement fils du précédent. Puisque tous les seigneurs demeuraient dans les villes (celui d'Aubignosc résidait à Sisteron) et ne passaient qu'un ou deux mois de l'automne dans leurs châteaux. »
1760 (7 décembre) : l'abbé Ayasse transcrit la quittance originale suivante : « J'ai trouvé la quittance suivante : J'ai reçu des sieurs consuls et communauté d'Aubignosc des mains et deniers de sieur Jean antoine Giraud leur trésorier, la somme de soixante livres pour la pension qui m'est due par ladite communauté et qui est échue dans le mois de novembre dernier – Dont quittance. Sisteron le 7 déc. 1760. Laidet »
1761 (23 avril) : Messire Pierre Joseph de Laidet, seigneur de Sigoyer (soit le même, soit le frère du président), par acte reçu par Me Fichot notaire à Sisteron, fait une cession (ou ussion) aux pauvres du Bignosc d'une somme de livres placée sur le clergé de France. Source manuscrit de l'abbé Ayasse : « par acte reçu par Me Fichot notaire à Sisteron, le 23 avril 1761, fait une cession (ou ussion) aux pauvres du Bignosc d'une somme de livres placée sur le clergé de France. »
Révolution Française
Pierre de Laidet ne laissa que deux filles, l'une épousa N. d'Eymard et l'autre N. de Sébastiani.
Quand la révolution arriva, les deux dames vendirent la seigneurie à M. Brun, qui en paya une partie et resta devoir douze mille francs. Celui-ci après quelques années éprouva des pertes considérables et ne put figurer à ses engagements.
Les anciens possesseurs rentrèrent dans leurs droits, vendirent le château à M. Brès et les terres à divers particuliers.
IV. Ce que nous pouvons retenir
L'histoire de la famille de Laidet témoigne d'un ancrage profond dans le territoire provençal, du Moyen-Âge jusqu'à la Révolution française. Au-delà de la légende de Guillaume de Laidet et de sa "tour de force", les archives de l'abbé Ayasse révèlent une lignée de notables — conseillers au Parlement, avocats et officiers — qui ont marqué la vie locale d'Aubignosc (Bignosc) et de Sigoyer.
On retient particulièrement l'importance de la gestion des terres et de l'eau (le canal de la vicairie) ainsi que la transition sociale à la fin de l'Ancien Régime, où les terres seigneuriales finissent par être morcelées entre divers particuliers.
La précision des sources manuscrites, mentionnant les actes notariés et les quittances de pension, permet de dresser un portrait fidèle de cette famille qui, malgré les aléas de l'histoire, a su conserver son identité et ses armoiries à travers les siècles.

Notes
¹ Le droit de laus (ou lods) était une taxe seigneuriale due au seigneur par le nouvel acquéreur d'une terre relevant de sa seigneurie (la censive). Elle représentait généralement une fraction du prix de vente (souvent 1/12ème en Provence), confirmant ainsi la "directe" ou supériorité éminente du seigneur sur le fonds.
Source : Guyot, Répertoire de jurisprudence, tome 10, 1784 (Définition juridique du droit de lods et ventes sous l'Ancien Régime).
📌 Sources
Cet article :
est le fruit d’un travail de recherche documentaire mené par l’association Les Amarines. Il s'appuie sur le croisement des fonds d'archives conservés aux Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence (Digne-les-Bains) et des généalogies répertoriées dans l’Armorial de la noblesse.
intègre les notes manuscrites de l'abbé Ayasse (1855), Notice historique sur Authon (Cote : 12 00 740, N° d'entrée : NC 01 921).
Laidet, Leydet, Aubignosc, Archives départementales 04, Chronologie historique, Généalogie Alpes-de-Haute-Provence, Histoire de la Provence, Moyen Âge Provence, Seigneurs d'Aubignosc


